Revue de réflexion politique et religieuse.

Fatéma Bakhaï : Oran après la mer

Article publié le 5 Mai 2012 | imprimer ce texte imprimer ce texte

A propos de Fatéma Bakhaï, Oran après la mer, Éditions Après la lune, s.l., novembre 2011, 158 p., 16 €, et de Boualem Sansal, Rue Darwin, Gallimard, nrf, juin 2011, 254 p., 17,50 €.

Ces deux romans présentent certains traits communs : l’évocation de l’Algérie des années françaises, la comparaison entre ce passé et les désillusions de l’indépendance, la détestation des « barbus », et quelques lieux communs, bakchichs payés aux censeurs des deux rives de la Méditerranée en échange d’une certaine garantie de nihil obstat. Fatéma Bakhaï, avocate à Oran, situe sa fiction dans cette ville, au chevet d’une vieille femme se mourant de faim à l’hôpital, racontant sa vie à la narratrice. Arrivée en carriole de l’arrière-pays, elle passe son enfance dans la pauvreté de la Ville Nouvelle, une banlieue insalubre d’où elle sort une fois embauchée comme femme de ménage dans les quartiers du centre. De nombreuses descriptions de la vie quotidienne font ressortir les relations d’intimité avec le petit peuple d’origine espagnole, plus distantes avec certains Européens aisés, mais dans l’ensemble et jusque vers la fin des années de guerre, sans acrimonie ni révolte aucune, en dépit d’une hostilité latente au roumi entretenue par de vieilles femmes. Le tableau est forcé dans le sens d’un certain manichéisme (le bon juif, le méchant pied-noir, le bon « libéral » venu de Métropole, l’héroïque maquisard…) bien que l’image moyenne reste dépassionnée. S’ajoute à cela une critique sévère des moeurs musulmanes traditionnelles, ainsi que des pratiques maraboutiques mêlant croyances païennes, soufisme et exploitation de la crédulité.
Le roman de Boualem Sansal, écrivain consacré internationalement, est d’une meilleure qualité que le précédent même si l’on peut regretter l’abus du genre picaresque. Au-delà d’une histoire scabreuse et rocambolesque mettant en scène une proxénète très forte en affaires et un petit monde familial tenu à l’écart, à Belcourt, le quartier algérois d’Albert Camus, ce roman regorge de notations critiques ou nostalgiques sur l’Algérie des temps heureux, sur la folie des nouveaux terroristes, la corruption endémique des maîtres du jour, et le sort des héritiers partagés entre réussite éclatante en Suisse ou au Canada, et le djihâd au Waziristan. La critique est de temps à autre très directe en présence des misérables déconvenues du demi-siècle écoulé. Le héros principal, Yazid, qui a voulu retourner rue Darwin pour dénouer les fils de ses origines, conclut sa quête sur des propos très désabusés : « Me voici arrivé au bout de ma route. Je vais maintenant partir, changer de pays, et apprendre à vivre hors des conventions et des pactes, dans la seule vérité de la vie, dans la seule vérité du moment. » Faut-il y voir le regret à peine voilé d’un grand ratage historique ?

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