Revue de réflexion politique et religieuse.

De la gnose à l’utopie

Article publié le 5 Mai 2012 | imprimer ce texte imprimer ce texte

L’examen de la gnose évoque à chaque étape les similitudes avec les doctrines modernes, plus précisément avec les idéologies dominant notre époque. A tel point que la majeure partie de ces idéologies, entre autres celle de tonalité moderniste, peuvent être déchiffrées dans les documents gnostiques — et vice-versa, on peut comprendre l’impact de l’enseignement gnostique à partir des observations menées aujourd’hui dans le domaine de la politique, de la culture, de la pédagogie et même dans les voies empruntées par les Eglises chrétiennes.

[note : cet article est paru dans catholica, n. 45, p. 77-85.]
Le sujet de la gnose est toujours d’actualité car il est indétachable de la religion et de la civilisation chrétienne, depuis la fondation de celle-ci. Il est également inséparable de ce qu’il convient d’appeler l’utopisme, car, nous allons le voir, gnose et utopie sont deux faces de la même réalité, l’une et l’autre marquées du signe de la religion et de sa forme politique sécularisée.
Examinons d’abord la gnose à laquelle une énorme littérature a été consacrée depuis les premiers siècles chrétiens jusqu’à nos jours. L’origine n’en est pas exactement connue et les érudits, Hans Jonas, R. Bultmann, Eric Voegelin, Henri-Charles Puech, Hans Leisegang, et bien d’autres en discutent. Admettons qu’elle ait surgi dans l’immense territoire qui englobe l’Inde, l’Iran, le Moyen-Orient, l’Egypte et la Syrie pour aboutir en Grèce. Le mot vient d’un terme grec qui signifie « savoir » mais pas dans le même sens qu’épistemé. Tandis que ce dernier terme indique la connaissance humainement acquise et discursive pour ne pas dire dialectique, la gnose signifie un savoir implanté par Dieu dans l’esprit de l’homme, et davantage qu’un savoir, en vérité une étincelle divine, consubstantielle à la divinité. Tout le monde ne possède pas la gnose et seul un petit groupe peut s’enorgueillir de l’avoir : ce sont les « gnostiques », qui deviennent par là des élus, des aristocrates de l’esprit, et par conséquent des « spirituels ».
En dessous d’eux se trouve la majorité des hommes, divisée en deux strates : les psychoi, dont l’âme (psyché) est intelligente mais surtout appétitive, et les hyloi, inférieurs puisque constitués de matière (hyle). Ils n’ont par conséquent pas de contact possible avec les gnostikoi qui ont la compréhension de Dieu et des choses divines tout ensemble.
Il s’agit donc, dans la mythologie gnostique, de l’éternel combat entre esprit et matière, combat mitigé par ce qu’il convient d’appeler une « pédagogie », étant donné que les inférieurs sont à la rigueur capables de se hisser jusqu’au statut supérieur. Ce serait la fin de l’histoire, l’aboutissement du drame divin, parce que les possesseurs de la gnose finiraient par fusionner avec Dieu et intégrer à sa substance purement spirituelle leurs propres particules (étincelles) d’origine divine. Dieu serait ainsi entier, mais remarquons que ce serait grâce aux humains !
Quelle est la nature du combat en vue de la spiritualisation et de la divinisation de l’ensemble ? Il faut ajouter à ce que nous avons déjà dit que Dieu, dans les systèmes gnostiques (car il y en a d’innombrables), n’est pas le créateur des hommes et du monde. Il est trop pur pour songer à sortir de lui-même, trop spirituel pour créer la matière qui est le principe du mal et comme tel en-dehors de la rédemption. Le créateur c’est le Démiurge, le Prince des Ténèbres qui, afin de l’emporter sur Dieu, a pétri l’homme de matière, en y mettant, cependant, un peu de la substance divine, permettant à l’homme de vivre et de fonctionner. Le drame de l’histoire et du salut consiste dans le combat de ces êtres inachevés, les gnostikoi, contre le Démiurge (ou Lucifer, etc.) ; le déroulement du combat est la lente spiritualisation de l’humanité, jusqu’à ce que le Démiurge subisse la défaite finale. Le mal (la matière) sera vaincu et les hommes seront déifiés.
En attendant, seuls les gnostiques (les élus) se chargent de l’histoire et ils en portent la signification et l’espoir — ce qui leur garantit une position d’élite permanente et la suprématie sur la majorité inférieure qui est enfoncée dans la matière. Il est entendu que le monde, au vu des projets de son créateur, est radicalement, irrémédiablement mauvais — il convient cependant de constater que l’adjectif « mauvais » n’est pas une référence au bien et au mal comme l’entend la morale, mais qu’il est au-delà du bien et du mal (comme chez Nietzsche et Teilhard de Chardin) et qu’il indique la matérialité. Le « bien » signifie, par conséquent, la possession de l’intellect, le regard supérieur et le statut de « sur-homme ».
Tout dans les doctrines gnostiques souligne ce jeu de supériorité/infériorité de certains par rapport aux autres. Ce jeu se manifeste également dans la liberté sexuelle des uns et des autres. Certaines sectes gnostiques prêchent et pratiquent l’ascèse totale mais d’autres sont d’avis que tout est permis aux élus, notamment un dévergondage sexuel qui peut aller jusqu’à l’orgie et au massacre des nouveaux-nés. La spiritualité des gnostiques les place en effet au-dessus du comportement normalement admis. Leur for intérieur, l’étincelle divine, les préserve de toute culpabilité et de tout péché ayant trait à la vie matérielle et lié à la partie corporelle de leur être.
Certains gnostiques se servirent du terme allogènes (« nés ailleurs ») pour signaler leur naissance et pour signifier qu’ils ne faisaient pas partie de la condition humaine d’ici bas et que la morale du milieu humain ne s’appliquait pas à eux. (Aujourd’hui nous parlons « d’aliénation », selon un terme dérivé du latin exprimant la même chose). Citoyens d’un autre ordre, leur participation au monde matériel ne pouvait leur être réclamée. Ils condamnaient par conséquent la famille, la procréation, la vie de la Cité, les institutions, et bien entendu l’Eglise, car tous ces phénomènes appartiennent à l’ordre matériel et le prolongent. Plus tard, en raison de leurs lois internes, les communautés gnostiques, Cathares (« purs »), Bogomils, etc., auront maille à partir avec les tribunaux de l’Eglise et de l’Etat (inquisitions romaine et espagnole) qui les accusent de mener une existence non seulement anti-chrétienne, mais aussi anti-sociale. A partir du Xe siècle, les communautés gnostiques que l’Eglise persécuta sans pouvoir les éradiquer complètement se rassemblèrent autour de leurs propres églises, avec leur liturgie et leur mode de vie. Elles adoptèrent la communauté des biens et des femmes et un système de préséances où les « vieux », les « saints » et les « élus » étaient vénérés, tandis que Rome était considérée comme la Grande Prostituée, Babylone ou l’église du diable (Démiurge). Ce vocabulaire annonçait déjà celui des réformateurs et des controverses de la Renaissance.
On voit qu’il s’agit d’un corps de doctrine qui puisait à de nombreuses sources : le dualisme iranien, la prétendue tradition « égyptienne », le dialogue de Platon, Timée (où figure le Démiurge en tant que créateur), le Judaïsme, le christianisme lui-même, ont versé leur trop-plein dans des esprits à l’enthousiasme facile. Les dirigeants des sectes sont de véritables philosophes comme par exemple Valentinien et Basilides, ainsi que Marcion que critiqua Tertullien. La thèse de Marcion (et de ses fidèles, les marcionites) présente des arguments à première vue raisonnables. Il y a deux Testaments, chacun parlant de son Dieu. Yahweh ne pouvait être le vrai Dieu car c’est un monstre cruel et sa création est précisément celle du monde matériel. Autre est le Christ, le Dieu bon, mais il est tenu enchaîné par Yahweh qui joue ici le rôle du Démiurge. La religion chrétienne doit combattre le judaïsme et sa matérialité, et oeuvrer à la spiritualité. Cependant Marcion, lui aussi, est « anti-matière » et il ridiculise la procréation car, dit-il, l’homme naît « entre l’urine et l’excrément. »
Tel est, brièvement résumé, l’enseignement des gnostiques qui se situe dans une pénombre entre la philosophie grecque et les religions moyen-orientales et surtout le christianisme. Cet enseignement, qui a donné lieu à de très nombreuses sectes, a suivi la destinée des systèmes fondés sur les excès de l’imagination et de l’enthousiasme, et qui n’étaient pas contrôlés par une institution solide. Du moins nous offre-t-il l’image fidèle de ce qui arrive lorsque l’esprit se donne entière liberté, ou lorsque les données sérieuses d’une doctrine se permettent les jeux dangereux d’un syncrétisme échappé à la surveillance de la raison. On comprendra mieux le combat qu’ont mené les Pères de l’Eglise contre le gnosticisme en considérant l’itinéraire ultérieur du gnosticisme qu’il convient d’appeler utopisme.
En quoi consiste celui-ci ? L’examen de la gnose évoque à chaque étape les similitudes avec les doctrines modernes, plus précisément avec les idéologies dominant notre époque. A tel point que la majeure partie de ces idéologies, entre autres celle de tonalité moderniste, peuvent être déchiffrées dans les documents gnostiques — et vice-versa, on peut comprendre l’impact de l’enseignement gnostique à partir des observations menées aujourd’hui dans le domaine de la politique, de la culture, de la pédagogie et même dans les voies empruntées par les Eglises chrétiennes. Que s’est-il passé entre le Ve et le XVe siècle, et de là à nos jours ? Il est évident que la civilisation chrétienne a été incapable de mettre complètement fin à l’inspiration gnostique. Au lieu de retracer l’histoire de ce cheminement (que j’ai entrepris dans plusieurs ouvrages, l’Utopie, éternelle hérésie, chez Beauchesne, Dieu et la connaissance du réel, PUF, La Gauche vue d’en face, Seuil, Le Dieu immanent, Cèdre), choisissons une illustration typique. Dans l’empire romano-oriental de Constantinople qui embrassait le territoire d’origine du gnosticisme, les sectes en question continuaient à prospérer. L’une d’elles, celle des « Bogomils », se répandit assez tôt dans les Balkans, alors terre impériale, passa par le nord de l’Italie (par les voies commerciales), déboucha en Provence puis remonta le long de la vallée du Rhin jusqu’aux Pays-Bas. Les Bogomils (d’où le terme injurieux de « bougre », c’est-à-dire bulgare, faisant référence aux moeurs pratiquées par ses adeptes) rencontrèrent sur leur chemin d’autres sectes plus ou moins autochtones et dont certaines charriaient un sentiment hostile à l’Eglise, du moins anti-romain. Le schisme de 1054 renforça cette hostilité et c’est en effet à partir du XIe siècle que l’hérésie se répandit : le tronc commun en est le gnosticisme qui donna naissance à des branches en nombre incalculable. Il serait bien entendu faux de mettre l’étiquette de gnose sur toutes les doctrines non orthodoxes, mais il est incontestable que nous avons là le pôle majeur.

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