Revue de réflexion politique et religieuse soutenue par le Centre National du Livre (Ministère de la Culture).

La genèse théologico-politique de l’État moderne

Article publié le 11 Jan 2012 | imprimer ce texte imprimer ce texte

A propos de la controverse entre Jacques Ier d’Angleterre et saint Robert Bellarmin. « La lecture des arguments des deux camps fait clairement apparaître que la controverse touche aux définitions mêmes de religion et d’Etat. La modernité politique prend bien naissance au tournant du XVIe et du XVIIe siècle. Et c’est pourquoi la notion, elle-même controversée, de théologie politique prend tout son sens. En effet, la doctrine de Jacques Ier s’enracine dans l’Ecriture sainte et la vie de l’Eglise primitive, y compris sous le règne de Constantin, pour tirer des conséquences politiques au profit de la puissance étatique. »

[note : cet article a été publié dans catholica, n. 87, pp. 68-74]
A la fin du XVIe siècle, en Europe, la rupture avec l’ordre chrétien médiéval est consommée. La Respublica Christiana subit les assauts conjugués de la réforme protestante dans l’ordre spirituel et de la montée en puissance de la souveraineté des Etats dans l’ordre politique. La remise en cause de la clef de voûte de l’édifice, la primauté du pape, réunit les deux pinces temporelle et spirituelle de l’étau qui se referme sur l’ordre catholique. Les liens qui unissent le spirituel et le temporel sont si étroitement tissés, que l’on ne peut comprendre la genèse des Etats modernes sans évoquer les controverses religieuses qui bousculent l’ordre traditionnel, hiérarchisé et finalisé, de l’Europe médiévale.
L’ordre catholique assumait la dualité des pouvoirs dans le cadre unitaire romain. La suprématie de l’Eglise et le pouvoir indirect du pape dans le domaine politique reposaient sur la destinée surnaturelle de tous les hommes, finalité que les princes devaient protéger par une conduite politique réglée, conforme au Bien Commun. A la suite des controverses et des combats du XVIe siècle, les notions d’unité et de dualité évoluent, dans le sens où le centre névralgique de l’unité ne réside plus à Rome, mais dans le cadre territorial restreint des Etats. La controverse entre le roi d’Angleterre Jacques Ier et le cardinal Bellarmin, présentée par Bernard Bourdin1 , nous offre un excellent exemple du combat de titans qui concerne finalement toute l’Europe et non la seule Angleterre.
Dans ce contexte, c’est dans l’Ecriture sainte et grâce au puissant levier du droit divin, locution véritablement polysémique, que l’on cherche les principaux arguments pour justifier la puissance de l’Etat. Dans la pensée politique, la sacralité commence son long et patient cheminement, la conduisant de l’Eglise universelle à la puissance étatique, conséquence inéluctable de l’abandon de la médiation nécessaire de l’Eglise pour le salut des individus.
Roi d’Angleterre depuis 1603, Jacques Ier (roi d’Ecosse sous le nom de Jacques VI) s’inscrit dans la lignée de ses prédécesseurs pour régler l’épineux dilemme de l’unité politique et du pluralisme religieux. Déjà en 1534, les ducs de Norfolk et de Suffolk avaient déclaré que « le roi est à la fois empereur et pape absolu en son royaume ». La même année, par l’acte de suprématie, Henri VIII affirme la supériorité du pouvoir royal sur la papauté dans la direction de l’Eglise d’Angleterre (naissance de l’anglicanisme). Edouard VI et Elisabeth Ière (affublée du titre de « gouverneur suprême de l’Eglise ») poursuivent la voie médiane entre la réforme et le catholicisme, le schisme consistant essentiellement à refuser la juridiction suprême du chef de l’Eglise. Simple partie constitutive du royaume, le corps ecclésiastique ne peut être soumis qu’à une seule autorité, celle du roi. La doctrine de la suprématie royale possède de solides défenseurs en la personne de Garnier et surtout de Richard Hooker, qui soutiennent la juridiction du roi sur le gouvernement de l’Eglise d’Angleterre.
Jacques Ier doit faire face à deux doctrines opposées, celle de l’Eglise catholique et celle des presbytériens, qui se rejoignent dans leur volonté de limiter le pouvoir royal. La position presbytérienne est principalement défendue par George Buchanan et John Knox. Ce dernier prêche le sermon du couronnement de Jacques, qui place la couronne sous la dépendance de l’Eglise presbytérienne. Mais le nouveau roi d’Angleterre, féru de théologie, prétend défendre lui-même sa position. Ajoutant à sa couronne le bonnet de docteur, il puise ses sources dans les écrits d’auteurs catholiques ralliés au régime, comme Adam Blackwood (dévoué à sa mère Marie Stuart) et Wiliam Barclay, fidèle soutien du roi dans l’opposition à la contre-réforme. Le caractère absolu du pouvoir politique défendu par le roi rapproche également la doctrine jacobéenne de la pensée de Jean Bodin. Ainsi, de légères évolutions doctrinales n’empêchent pas le maintien du cap fixé par Henri VIII. Le roi théologien écrit lui-même deux ouvrages majeurs, le Traité des libres monarchies et le Basilikon Doron, publiés tous les deux en 1598, où il expose son ecclésiologie et justifie l’absolutisme royal. Le roi d’Angleterre prétend d’ailleurs déterminer une doctrine politique valable pour l’ensemble des princes chrétiens. Il envoie son Traité à la plupart des rois, certains d’entre eux, comme le roi d’Espagne, refusant poliment ce cadeau. A la suite de la conspiration des poudres (1605), le roi d’Angleterre met en application ses principes en imposant à ses sujets un serment de fidélité à la couronne, par lequel les catholiques doivent nier le pouvoir du pape d’excommunier le roi. Il écrit à cette occasion une Apologie pour le serment de fidélité (1607).

De son côté, la position du Saint-Siège est défendue dans un premier temps par Suárez ainsi que par Robert Parsons, théoricien jésuite anglais, puis par le cardinal Bellarmin. A l’époque, la compagnie de Jésus constitue le fer de lance de la défense de la papauté. L’épiscopat anglais et les fidèles sont divisés. Deux camps coexistent, celui des « Appelants », favorables à une sorte de gallicanisme anglais, et celui intransigeant des jésuites. Toutefois, la position des premiers nommés n’est guère tenable, car la reine Elisabeth a clairement affirmé l’impossibilité de toute liberté religieuse et l’incompatibilité entre la soumission au roi d’Angleterre et l’obéissance au pape, puissance étrangère. Les Appelants ne bénéficient pas non plus d’un soutien massif du nouveau monarque. L’enjeu du serment est de taille. La papauté, qui a espéré un moment la conversion du roi d’Angleterre, ne peut accepter que les catholiques prêtent un tel serment. Il s’agit ici d’une remise en cause de la juridiction universelle du chef de l’Eglise, l’ambition de Jacques étant, selon Bernard Bourdin, de « promouvoir la légitimité héréditaire de droit divin et la suprématie royale sur l’Eglise établie au service de l’unité politicoreligieuse de l’Angleterre et, a fortiori, de la chrétienté occidentale » (p. 181). En somme, la suprématie du pouvoir royal absolu conduit inévitablement à l’abandon de tout pouvoir indirect du pape dans le domaine politique, tandis qu’à l’inverse le maintien de ce principe peut justifier la déposition par le souverain pontife d’un monarque schismatique ou hérétique. De ce fait, dans la doctrine royale, le souci d’orthodoxie religieuse est placé sous la dépendance de l’unité de l’institution civile qui, à plus ou moins long terme, va s’arroger un pouvoir dogmatique en matière spirituelle. Cette controverse, au coeur de la naissance des Etats modernes, nécessite de solides argumentations sur le droit divin.

  1. . Bernard Bourdin, La Genèse théologico-politique de l’Etat moderne : la controverse de Jacques Ier d’Angleterre avec le cardinal Bellarmin, PUF, coll. Fondements de la politique, décembre 2004, 32 €. []

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