Revue de réflexion politique et religieuse.

Le collapsus éducatif

Article publié le 29 Oct 2011 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Entretien sur les origines idéologiques et philosophiques de la crise actuelle de l’éducation.

La décomposition du lien social tant déplorée depuis des années n’a pas pour cause unique la crise de l’éducation familiale, sociale, patriotique, religieuse. Mais celle-ci en constitue l’un des principaux facteurs en même temps qu’elle en donne l’image la plus immédiatement perceptible : effondrement de la culture – fruit direct de l’échec du système scolaire sous contrôle étatique, de la maternelle à l’université – et indifférence ou mépris pur et simple du bien commun, du vandalisme à la haine de soi. Au-delà des nuances qui s’imposent, la remarque vaut pour la plupart des pays occidentaux. Ce constat général, quelles que soient les négations effrontées et les hypocrites dénonciations arrêtées à mi-course, met certes en cause l’incurie politique ou les intérêts de certains groupes sociaux. Mais les racines du mal sont plus profondément à rechercher dans les idéologies éducatives issues des Lumières et parvenues, au stade de la postmodernité, à une sorte de furie du nivellement par le bas. Zygmunt Bauman a fait remarquer que par un effet non innocent d’inversion, l’individualité est exaltée comme jamais dans le passé de la modernité, mais se voit offrir comme unique moyen de réalisation le conformisme et le déracinement historique1 . A ce sujet, nous avons interrogé Inger Enkvist, professeur à l’Université de Lund, en Suède (littérature espagnole et latino-américaine, études romanes) et auteur de nombreux ouvrages en suédois et en espagnol, notamment Repensar la educación (Ediciones internacionales universitarias, Pampelune, 2006). Experte dans l’observation des phénomènes de destruction linguistique et des ravages de la théorie du « genre », elle a spécialement étudié les idéologies égalitaristes mises en oeuvre dès l’école élémentaire.

Catholica – Partons d’un constat, voulez-vous : nous sommes bien devant une crise de l’éducation ?

Inger Enkvist – Oui, bien sûr qu’il y a une crise éducative. Cela se vérifie tant dans le niveau de connaissances des élèves que dans leur conduite, autrement dit dans les deux sens du mot éducation. On constate les effets de cette crise lorsqu’on traverse le centre d’une ville et qu’on voit ses murs tagués, des ordures et des mégots sur le sol, les arrêts d’autobus détruits pour le plaisir de détruire. Tout aussi triste est le spectacle des jeunes réunis pour consommer de l’alcool. Les jeunes d’aujourd’hui jouissent d’une situation économique plus favorable que celle de toutes les générations antérieures, et malgré cela, ils choisissent d’utiliser leur liberté et leurs ressources de manière négative. Cette dégradation s’est produite petit à petit, tandis que les autorités n’ont cessé de dire que tout allait de mieux en mieux, et que beaucoup de gens ont tardé à se rendre compte de la situation réelle.
On constate une évidente perte de la maîtrise de la langue, affectant non seulement le lexique, l’orthographe, la syntaxe mais aussi évidemment les concepts correspondants. En quoi cette perte de maîtrise traduit-elle la profondeur de la crise ?
Effectivement, la réduction de l’agilité linguistique traduit ce qui s’est passé en matière d’éducation. Ce résultat est une combinaison de ce qui a affecté la famille, l’école et les médias. Les échanges entre les membres de la famille se sont réduits parce que chacun a son horaire propre et s’occupe de soi. La conversation est remplacée par le son de la télévision.
Dans la chambre d’un jeune, il y a presque toujours un ordinateur, mais pas toujours des livres, et l’ordinateur est utilisé pour jouer et pour écrire des messages aux amis plus que pour étudier. A l’école, la baisse du niveau de capacité d’expression est en relation avec la nouvelle pédagogie qui valorise avant tout l’apprentissage dit actif. Ce que l’on considère comme actif est tout ce qui est lié au mouvement et à l’activité manuelle plus qu’à l’activité mentale. Auparavant l’école se caractérisait par un accent mis sur l’écoute, la lecture et l’écriture. Les élèves écoutaient le professeur et lisaient les manuels, c’est-à-dire qu’ils étaient en contact avec des sources compétentes en matière d’usage du langage. […]

  1. . Cf. Z. Bauman, La vie liquide, Le Rouergue/Chambon, Rodez, 2006. C’est pour cette raison, explique le sociologue, que « le passé tend systématiquement à être détruit » (ibid., p. 173). []

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