Revue de réflexion politique et religieuse.

L’idolâtrie des droits de l’homme et ses causes

Article publié le 10 Avr 2010 | imprimer ce texte imprimer ce texte

« Il faut comprendre que sous les dehors de l’humanité la plus admirablement éthique se cache en réalité la plus crue et la plus cynique des idolâtries de soi, et qu’à nouveau les droits de l’homme sont d’abord les droits de chacun. »

J ’ai déjà eu l’occasion ici même de suggérer combien il peut être fallacieux de voir dans la notion de droits de l’homme une forme sinon la forme suprême de l’exigence morale pure et parfaite, un principe de paix et de respect mutuel entre les hommes. Or, pour autant que ces analyses aient pu être exactes, elles laissaient en suspens la question — et la réponse — qu’elles suscitaient d’elles-mêmes : s’il est vrai que la philosophie des droits de l’homme est en réalité au principe non d’une éventuelle société générale du genre humain mais de la guerre de tous contre tous, d’où vient que personne ne souhaite, je ne dis même pas reconnaître la chose, mais tout simplement l’envisager comme une hypothèse dont il resterait à démontrer, autant que par des affirmations péremptoires, qu’elle est fausse ? D’où vient, plus généralement encore, que le grand nombre ait, au moins en Occident, embrassé cette nouvelle religion — ou pour être plus rigoureux, ce qui a tous les dehors d’une religion ? Cette énigme me paraît être de celles dont la solution est la plus nécessaire à la compréhension de la modernité occidentale en général, et de son ressort profond en particulier.
Revenons donc sur une idée simple, déjà évoquée, mais dont l’approfondissement ouvre, je crois, à une vision d’ensemble de la modernité, à une certaine conception de son esprit.

1.

On a voulu croire qu’affirmer les droits de l’homme était affirmer la dignité éminente, passant celle de toute autre chose concevable, la valeur infinie de chaque homme à raison de ce qu’il était porteur d’une qualité absolument singulière : son humanité même, sa qualité d’homme. Mais si l’on peut concevoir l’homme comme un animal qui est capable d’avoir peur de la mort, et dont la propre survie est en quelque sorte la loi suprême, il reste entièrement à découvrir pourquoi le respect de l’autre lui serait tout aussi naturel, jusqu’au point de pouvoir préférer l’autre à lui-même, c’est-à-dire en quoi la survie de l’autre peut importer à la sienne propre et éventuellement même plus que celle-ci.
Pendant des siècles, l’homme est apparu comme un être dont la place dans l’univers était remarquable et même unique. Ce n’était pas qu’il en fût le centre, mais qu’il était seul à posséder cette capacité singulière à penser le monde, et donc à y prendre place, non pas mécaniquement comme les choses inanimées ou instinctivement comme les êtres vivants, mais volontairement, en donnant son adhésion à la raison des choses. L’homme n’était pas le centre du monde mais il était le seul être à pouvoir penser le monde comme ayant un centre — c’est-à-dire un ordre, une harmonie, et donc à concevoir qu’il était conforme à la nature des choses qu’il s’y insérât : son seul « droit » était d’y occuper la place que l’ordre du monde (ou ce qu’il pouvait en concevoir) lui commandait d’occuper. Mots vides et abstraits ? Non pas : ils signifient seulement qu’il ne venait pas à l’esprit d’un homme capable de réflexion, fût-il cordonnier, d’imaginer qu’il ne soit pas d’une manière ou d’une autre nécessaire et bon d’embrasser la profession qui était la sienne, c’est-à-dire d’être cordonnier ou boulanger. Ou d’une autre manière, il paraissait naturel, et donc était ordinaire, que chacun cherche, dans la mesure de ses capacités, à trouver une manière de participer au concert des choses, d’être, fût-ce de la manière la plus humble, utile au monde et aux autres (il n’est pas de sot métier). La dignité d’un homme était de servir, qu’il fût prince ou manant. Ce n’est point qu’il ne fallût éduquer prince et manant à se concevoir comme au service des autres, mais s’il ne manquait pas de pécheurs, au moins la norme de la vertu était claire, et il était concevable d’aimer les autres comme soi-même. Il apparaît ainsi que la dignité reconnue à tout homme ne tenait pas à lui-même, envisagé en lui-même, mais procédait tout entière de sa capacité à tenir le rôle qu’il était par sa nature appelé à tenir. (Découvrir quelle elle pouvait être était chose difficile sans doute, mais tenue pour conforme à la vocation d’une créature pensante.) Cette dignité était donc directement proportionnelle à celle que tous s’accordaient à reconnaître à quelque chose qui les dépassait, et qui, quelque nom qu’on lui ait donné, avait toujours pour essence de transcender l’humanité même des hommes. Les stoïciens l’appelaient la raison du monde, et les chrétiens la volonté divine : la dignité de l’homme tenait à ce qu’il n’était pas seulement un homme, mais le coadjuteur de la raison universelle, ou enfant de Dieu. Pas de dignité humaine sans foi en quelque chose au-dessus de l’homme, pas de dignité humaine sans humilité de l’homme devant la cause de toutes choses, seule capable de lui en conférer une. […]

-->