Revue de réflexion politique et religieuse.

La philosophie bobok

Article publié le 10 Avr 2010 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Une réflexion après avoir lu De quoi Badiou est-il le nom ? de Kostas Mavrakis. Tels les balbutiements d’outre-tombe évoqués dans un conte philosophique de Dostoïevski, on entend encore les propositions de relance de l’hypothèse communiste.

Ce que l’on prend habituellement pour la mort n’est en réalité pas la vraie mort. Après l’enterrement le corps s’anime, le défunt raisonne mais bien sûr pas comme en haut. Il juge, désire, mène des conversations avec les habitants des tombes voisines. Cela peut durer assez longtemps, jusqu’à six mois… L’un d’eux, presque entièrement décomposé, marmonne toutes les six semaines un mot dépourvu de sens : « Bobok, bobok ».
C’est ainsi que le philosophe Simon Frank commence son article sur les causes et le caractère de la révolution russe de 1917 (« De profundis », dans le recueil d’articles Iz glubiny, 1918) en se référant au récit philosophique de Fedor Dostoïevski Bobok. Journal de l’écrivain (1873). Il voyait avec une incroyable clarté ce qui se passait dans le pays, et s’en effrayait. Ces événements conduisaient à une décomposition de la société qu’il comparait à la disparition des antiques royaumes ; ce qui se passait n’était pas seulement la destruction de tout un peuple mais son suicide. Et ce tableau de la décomposition fait sentir au philosophe la ressemblance avec les visions de Dostoïevski. Il écrit : « Maintenant, tous les menus événements de notre vie, souvent absurdes comme dans un cauchemar, toute cette agitation, verbale et stérile n’engendrant que sang et destruction, d’un tas de sovdeps [députés soviétiques] et d’excoms [comités exécutifs], tous ces lambeaux chaotiques de pensées, de discours et d’actions, vestiges d’un Etat et d’une culture russes puissants après la danse folle de spectres révolutionnaires, comme les dernières petites flammes qui finissent de brûler après la ronde des démons — tout cela n’est-il pas un même bobok ? Et si, en suffoquant et en mourant dans l’obscurité de la tombe, dans nos angoisses et nos espoirs, nous continuons par l’inertie de la pensée à marmonner des « testaments de la révolution », c’est toujours ce même bobok d’un cadavre en décomposition.
En lisant le livre de Kostas Mavrakis De quoi Badiou est-il le nom ?, un livre vivant, sans sécheresse académique, on entend encore ce bobok. Avec une grande précision Mavrakis examine les différents aspects de la pensée d’Alain Badiou et fait la démonstration de l’immobilisme, du vide sépulcral de ses idées. […]

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