Revue de réflexion politique et religieuse.

Québec : la « Révolution tranquille » et ses fruits

Article publié le 6 Fév 2010 | imprimer imprimer  | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

Jacques Légaré, invité au Colloque du Centre vendéen de recherches historiques de 2003, y a présenté un exposé sur la Révolution tranquille et ses impacts sur la démographie québécoise, dont on trouvera le texte complet dans les Actes du colloque. Nous l’avons interrogé sur les transformations profondes qui ont affecté la Belle Province au cours du demi-siècle écoulé, faisant passer cette région marquée en profondeur par un catholicisme traditionnel, socialement omniprésent, à une apostasie pure et simple aux conséquences très lourdes à tous égards.

Je n’ose même pas vous poser la question à propos des catéchismes…

Cela n’existe plus. Il ne reste que l’enseignement moral, pour les non-catholiques. L’enseignement strictement catholique a disparu. Il n’existe plus aucun sens des responsabilités à l’égard des générations futures.
L’effet le plus criant, c’est la chute complète de la démographie. Avec la contraception galopante on a jeté le bébé avec l’eau du bain ! On en est arrivé à passer loin sous le seuil de remplacement des générations. On ne voit pas comment tout cela peut changer, aucun élément ne nous permet en ce moment de voir comment on peut sortir de cette catastrophe. Celle-ci n’est pas que quantitative, car ce sont les règles élémentaires qui se sont complètement brouillées, c’est la structure familiale elle-même qui est atteinte de plein fouet. 60% des naissances sont hors mariage. Non seulement le mariage religieux a été balayé, mais le mariage tout court. Dans un premier temps, alors qu’il n’existait pas de mariage civil, il a fallu donner un cadre juridique civil au concubinage. Mais maintenant il n’y a plus de mariages civils. Il n’y a plus que les étrangers qui se marient. Présentement, c’est autour de 50% pour les enfants de rang 3 et 4. Donc ce n’est pas une situation de transition, le bébé qui naît puis on se marie ensuite, etc. C’est la famille entière qui est fondée sur ce modèle sans institution. On a envoyé tout promener en même temps, mariage religieux et mariage en général, et cela crée de très graves perturbations dans la société. Les taux de séparation sont beaucoup plus grands, la famille est beaucoup plus instable, et l’instabilité engendre à son tour des perturbations sociales. La monoparentalité est très développée, chez les femmes surtout, et la polygamie chez les hommes. Ils ont deux ou trois femmes, avec des enfants reconnus à chaque fois. Tout cela se fait dans un vide juridique complet, ce sont des situations de fait. Cela peut créer des problèmes économiques, les hommes ne payant pas forcément les pensions des enfants.

Ya-t-il un lien entre cette situation et le mouvement féministe ?

Oui, le mouvement féministe a été chez nous beaucoup plus important qu’il n’a été en France. En France, les féministes sont des parleuses mais cela n’a pas de grandes incidences pratiques en comparaison de la situation au Québec où elles sont bien plus virulentes et organisées — nous sommes une société de lobbies dans laquelle celui qui crie le plus fort l’emporte. Leurs mouvements sont très puissants. Le résultat est que les femmes québécoises sont beaucoup plus indépendantes que les femmes françaises. Il y a longtemps déjà qu’elles gardent leur nom, qu’elles peuvent le donner à leurs enfants. Chez nous le mouvement féministe a très tôt eu des répercussions en termes démographiques, ce qui est un signe très important. On touche là le fond de la Révolution tranquille, qui a donc eu deux effets principaux : celui de chasser l’Eglise, et celui de créer une société égalitaire et sans normes.
On essaie aujourd’hui de comprendre les conséquences que cela peut avoir sur les enfants, du moins sur les quelques enfants qui subsistent. Il y a une contestation chez les jeunes, qui reprochent à la génération de leurs parents ce qu’ils ont fait d’eux, en ne leur transmettant rien. Et aujourd’hui les parents en question, qui sont devenus des grands-parents, se donnent bonne conscience en s’occupant de leurs petits-enfants, mais ce n’est pas vraiment leur rôle…
C’est la crise de l’encadrement et de la transmission des valeurs. Bien sûr, cela fait partie d’une évolution sociétale mondiale. Jadis, on faisait ressemeler ses chaussures, aujourd’hui on les jette. On est passé à une société où on veut toujours du nouveau, on ne s’embarrasse pas de conserver et de transmettre. Jadis, dans la société, les plus jeunes mettaient les vêtements des aînés, aujourd’hui il n’en est plus question, on jette. C’est la société de l’abondance, avec ses valeurs.
Personne n’a réagi, on a toléré. La tolérance est devenue synonyme d’irresponsabilité.

C’est une autodestruction de la société ?

Si d’un point de vue politique cette révolution, comme je l’ai dit, fut tranquille, d’un point de vue démographique et social, elle fut une véritable violence. Le Canada et le Québec en particulier se définissent comme une société multiculturelle. C’est un changement fondamental, et dès lors qu’on refuse d’avoir des enfants, il ne peut pas en être autrement. Mais l’immigration ne règle pas tout.
Le grand mot de la société québécoise est la « tolérance ». La société est devenue tolérante, mais tolérante à tout. Par certains côtés, c’est heureux, mais là il n’y a plus de norme du tout. Et cette absence de normes est un message en direction de la société, un encouragement à la décomposition. Maintenant nous sommes dans une société de zapping : on n’aime pas une émission à la télé, on passe à une autre ; on n’aime pas son conjoint, on en change. C’est toute la différence entre aller au
cinéma (on reste jusqu’au bout pour regarder le film qu’on a décidé d’aller voir, même si certains passages ne nous emballent pas) et regarder la télévision !
La Révolution tranquille, affaire de dirigisme étatique, a donc débouché sur le laxisme total, son contraire. Le dirigisme de l’Eglise avait un sens, puis le dirigisme de l’Etat a été orienté vers l’économie du bien-être. Mais on en arrive à la politique du chien crevé au fil de l’eau.

Pourquoi ?

L’élément très important est le nationalisme. Toutes les énergies ont été captées par les débats autour de l’indépendance. Le reste est allé tout seul, et on est tombé dans la logique de la tolérance. L’idée de tolérance s’est répandue dans l’air comme une idée qui vient de tout le monde, mais elle a été forgée tout au long de la Révolution tranquille. Et encore une fois, chez nous, toutes les énergies se sont tournées ailleurs, dans les débats autour d’un Etat souverain. Il y a donc eu deux pièges, celui de la promotion économique, et celui du nationalisme. Pour tout le reste, ce fut le laisser-aller. Je pense que c’est une partie au moins de l’explication.

Mais alors, que reste-t-il aujourd’hui ? Est-ce qu’il y a au moins des foyers de réflexion, des livres… ?

Oui, mais en général ils ne sont pas liés à la religion. Il est d’ailleurs quasiment honteux que le cardinal-archevêque de Montréal soit un « de souche » ! Les seuls chrétiens qui vont à la messe sont des « ethniques », des Latino-Américains, des Malaisiens, des Asiatiques, etc. L’évêque n’est plus vraiment représentatif de la communauté pratiquante de Montréal. Les mariages religieux ne concernent, en gros, que ces immigrants.

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