Revue de réflexion politique et religieuse.

Variations doctrinales sur la guerre juste

Article publié le 4 Avr 2009 | imprimer ce texte imprimer ce texte

La guerre moderne est une guerre « autonome », affranchie de toute loi, où certains ont même vu matière à esthétique de la volonté de puissance (D’Annunzio, Marinetti). L’escalade technologique indéfinie que nous avons connue et connaissons encore n’en est que l’une des manifestations les plus symboliques, mais le symbole renvoie à la réalité profonde.

[Note : cet article a été publié dans Catholica, n.28]

Depuis le mois de février dernier, L’Osservatore romano et La Civiltà cattolica — le bimensuel des jésuites italiens — ont adopté sur la légitimité de l’intervention américaine des positions pour le moins réservées. C’est dans la suite logique de cette attitude qu’il convient de lire cet éditorial de La Civiltà cattolica1 , dans lequel quelques-uns voudraient voir les grandes lignes d’un futur abandon officiel de la doctrine traditionnelle de la guerre juste. Cette dernière hypothèse paraît pour le moins improbable, compte tenu des carences multiples de l’argumentation développée ici. Il n’est pas exclu que certains passages de l’intervention du cardinal Biffi à Rimini constituent une réfutation indirecte de cette prise de position [cf. supra notre rubrique « Commentaires »].
L’auteur de l’éditorial (qui reste anonyme parce qu’il engage l’ensemble de la rédaction) prend pour point de départ — et pour argent comptant — la définition d’un machiavélien notoire, Clausewitz, dont la formulation est d’ailleurs, en l’espèce, principalement descriptive. « Dans la guerre », dit Clausewitz, « chacun tente par sa force physique de soumettre l’autre à sa volonté. Son but immédiat est d’abattre l’adversaire dans l’intention de le rendre incapable de toute résistance. La guerre est donc un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté. La guerre est un acte de violence […] soumise à de menues restrictions à peine dignes d’être mentionnées, qui lui sont imposées sous le nom de droit des gens, mais qui en réalité ne diminuent pas sa force ». Quel que soit le présupposé amoral du stratège prussien qui se désintéresse des motifs et n’admet qu’ironiquement les interdits du droit des gens, sa définition (mais pourquoi donc aller chercher celle-ci ?) est pratiquement neutre, et pourrait aussi bien s’appliquer à toute autre forme de contrainte par corps (l’arrestation d’un criminel, par exemple). Une conclusion est néanmoins tirée : « La guerre est donc toujours un mal ». Pourquoi ce donc ? Suffit-il de citer un machiavélien pour réduire tout usage de la force à une simple violence ? N’est-ce pas précisément ce qu’il conviendrait de démontrer ?
D’autres affirmations suivent : auparavant la guerre pouvait passer pour un mal limité au point que « quelques-uns » purent la justifier en tant que moindre mal. (Seulement « quelques-uns » en effet, avant l’avènement de la nouvelle morale dans la période récente, se sont crus autorisés à légitimer le recours volontaire direct à un moyen mauvais, fût-il moins mauvais qu’un autre. Les autres professaient, avec Ro 3, 8, qu’il ne convient pas de faire un mal en vue d’un bien). Mais cela, c’est du passé… Car avec la guerre moderne, un saut qualitatif s’est produit. Tout en étant « dans son fond la même », la guerre moderne, par son caractère de totalité et les moyens de destruction qu’elle donne la possibilité d’utiliser, est devenue « radicalement distincte » de la guerre classique. Il n’est plus possible d’y voir autre chose qu’un mal majeur, toujours et partout. Ici, la preuve ne vient pas d’une citation de Clausewitz, mais de faits dont le dernier en date est la conduite de la Guerre du Golfe, placée sous les auspices du droit et prétendument propre ou chirurgicale, mais aboutissant à des dommages disproportionnés dont les populations civiles font les frais principaux. Les anciens théologiens posaient bien des conditions légitimant le recours à la guerre, mais ces conditions n’ont plus de sens aujourd’hui, car elles sont « impossibles à remplir ».
L’éditorial conclut une première étape en donnant une interprétation particulière de Vatican II : « Gaudium et Spes (n. 80) nous oblige à considérer l’argument de la guerre avec une mentalité complètement nouvelle ». L’auteur traduit : « une manière radicalement différente de celle du passé ». Et cela l’amène à consacrer une autre partie de son raisonnement à un tableau pour le moins discutable des positions théologiques — il s’empresse de dire qu’aucune n’a jamais été adoptée par le Magistère — concernant la guerre, des origines à Vatican II. Tableau tendancieux, à la limite, car il suggère que les prises de position des théologiens (la plupart d’entre eux sont des saints) étaient dictées par l’opportunisme au point de se contredire d’une époque à l’autre. Pour simplifier à peine, et paraphraser Mao, la guerre était dite juste quand elle servait les intérêts de l’Eglise, injuste dans le cas opposé. Une injustice particulière frappe Vitoria et Suarez : ces théologiens et juristes catholiques « acceptent le principe de la “souveraineté” de l’Etat et donc son “droit de guerre”, mais cherchent à délimiter et à discipliner ce droit par leur théorie de la “guerre juste” ». Autrement dit, lorsque les Etats se sont laïcisés et affranchis de toute obligation morale, les théologiens auraient concédé le principe de cette évolution, quitte à lui imposer des garde-fous. De surcroît, en dépit de leur bonne intention, leur théorie « avait le défaut grave d’être inapplicable, en ce sens qu’aucune guerre ne pouvait être conduite selon le principe de la guerre juste ». Car « “par sa nature” la guerre est conduite avec brutalité, elle procure toujours des dommages supérieurs aux avantages que l’on en retire en termes de justice et de droit, et elle tend à infliger à l’adversaire des dommages bien supérieurs à ceux qui seraient requis pour accomplir les finalités assignables à une guerre “juste” ». La prémisse empruntée à Clausewitz porte ici ses fruits : si la guerre est ex sese genere suo chose immorale, comment peut-on s’efforcer d’en moraliser la mise en œuvre (sauf à s’inspirer des principes apportés par la nouvelle morale, ce que l’auteur de l’article ne fait pas) ?
Ainsi, d’une part en affirmant que la doctrine chrétienne sur la guerre n’a cessé de varier au cours des siècles, d’autre part que toute réflexion morale sur le sujet est nécessairement vouée à l’échec, l’auteur semble vouloir  étendre à ce domaine  la révolution copernicienne de Vatican II, et mettre la guerre définitivement hors la loi. « Ne doit-on pas plutôt dire qu’il ne peut pas exister de “guerres justes” ? […] Dans la théorie de la “guerre juste”, ce qu’il y a de plus grave, c’est qu’elle aura plus d’une fois servi à donner une couverture juridique et morale à une guerre que l’on a menée avec des intentions très différentes de celles que l’on déclarait ». « Cela montre que la théorie de la “guerre juste” est insoutenable et doit être abandonnée ». Référence est faite, à juste titre évidemment, à la Guerre du Golfe, démonstration d’hypocrisie autant que manifestation classique de puissance. Mais on ne saurait mieux « jeter le bébé avec l’eau du bain ».
On pourra rétorquer à ce discours qu’il est mal fondé et qu’il aboutit, en dépit de bonnes intentions, à des conséquences plus néfastes encore que le mal qu’il voudrait éliminer.
Il est mal fondé, car la doctrine de la guerre juste — c’est-à-dire des conditions auxquelles une guerre défensive peut être menée à bon droit contre un injuste agresseur —, loin de constituer une création opportuniste de « quelques » moralistes, est au contraire le fruit d’une élaboration morale patiente et continue des théologiens catholiques. C’est d’ailleurs sur le terreau de cette doctrine que Pie XII a fondé l’enseignement si cohérent qu’il a distribué au long de la seconde guerre mondiale sur l’ensemble des aspects de la guerre moderne. Le rédacteur de la respectable revue romaine fait d’ailleurs bon marché de ce corpus doctrinal. S’il en cite de rares extraits, c’est pour rapidement les disqualifier au nom de l’impossibilité pratique de les respecter, du fait de l’apparition de la guerre totale, comme si celle-ci n’avait pas été l’objet principal des préoccupations de Pie XII. Le rédacteur ne paraît pas outre mesure gêné de constater que sur ce terrain Vatican II reprend à son compte le même enseignement (Gaudium et Spes, nn. 65 et 79 ; il est vrai que dans ce document conciliaire comme dans d’autres, les positions manquent parfois de netteté, la guerre étant présentée comme intrinsèquement « inhumaine » et pourtant concrètement justifiée au titre de la légitime défense ; la stratégie anticités condamnée au n. 80-4, mais aucun jugement n’étant porté sur l’équilibre de la terreur — n. 81-1 — sinon indirectement, par le biais du coût et du danger de la course aux armements).
La légitime défense est bien ce qui fonde, pour les particuliers comme pour les Etats, le droit de vim vi repellere, de repousser la force par la force. Selon la doctrine communément reçue, la force pour le droit est l’apanage du pouvoir légitime agissant ministériellement au nom de Dieu (Rom 13, 4), nul n’ayant le droit de se faire justice à soi-même ; mais en l’absence physique de cette force légale la victime d’un injuste agresseur peut se défendre de telle manière que l’agression cesse. Qui plus est, dans la circonstance extraordinaire où l’autorité légitime est durablement absente, il peut en outre se substituer à elle pour exercer la justice, au titre d’un mandat implicite. Ces mêmes principes s’appliquent à plus forte raison à la société internationale au sein de laquelle il n’existe pas d’autorité universelle, bien qu’une telle instance puisse idéalement se concevoir. C’est pourquoi la victime peut aussi, supplétivement, exercer la fonction de justicier. C’est précisément en pensant à une situation de ce genre, qui est plus que jamais la nôtre en dépit des apparences, que les théologiens comme saint Thomas, Vitoria, Suarez ou Taparelli ont prolongé l’argument de la légitime défense par un développement sur la fonction de justice exercée, au nom du droit, par la victime repoussant victorieusement l’agresseur et lui appliquant une juste punition. Traditionnellement, la question des réparations, de l’occupation ou de la saisie de portions de territoires, du jugement des criminels de guerre, etc., ne peut être évaluée que sur ces critères. En prétendant anéantir d’un seul trait cet ensemble moral — simple application à des cas spécifiques des principes universels —, on ruinerait du même coup les critères du jugement susceptible d’être porté sur des situations concrètes du type de l’intervention américaine en Irak. Ce n’est pas parce que George Bush a hypocritement cité les théologiens de la guerre que ce que disent ces derniers est faux (pas plus que ce n’est pas parce que beaucoup de traités internationaux ne sont que des chiffons de papier qu’il faut en déduire que les pactes sont immoraux). Tout au contraire, c’est auprès d’eux que l’on puisera les éléments permettant de juger qu’en pratique, et en dépit des revendications verbales, la guerre anti-irakienne n’aura été qu’une opération de puissance prenant prétexte du droit pour mieux asseoir une nouvelle forme de domination sur la planète, et que les sanctions apportées à l’Irak outrepassent considérablement les limites de la justice.

  1. .  « Coscienza cristiana e guerra moderna », La Civiltà cattolica, n. 3385, 6 juillet 1991. []

-->