Revue de réflexion politique et religieuse.

Lec­ture : De la reli­gion dans la crise

Article publié le 11 Déc 2013 | imprimer imprimer  | Version PDF | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

Si l’on s’en tient au titre, le conte­nu n’est guère convain­cant ; si l’on se fie au sous-titre, il s’agit d’un hors-sujet com­plet. Il est inutile de cher­cher dans La guerre entre les banques juives et pro­tes­tantes. Aux ori­gines de la crise  finan­cière, de Syl­vie Bailly ((. édi­tions Jour­dan, 2012, 226 p. , 17,90 €.)) , le moindre com­men­ce­ment d’explication rela­tif à l’imputabilité de la crise finan­cière qui s’est brus­que­ment ampli­fiée en 2008 à une guerre entre banques juives et pro­tes­tantes, guerre dont il n’est pas non plus démon­tré, loin s’en faut, le carac­tère confes­sion­nel. Et cela serait dif­fi­cile pour deux rai­sons au moins. La pre­mière est que l’auteur, qui parle fré­quem­ment de « valeurs reli­gieuses », semble radi­ca­le­ment impuis­sant à expli­quer non seule­ment l’influence de ces valeurs sur le com­por­te­ment de ban­quiers cen­sés lut­ter au gré de leurs spi­ri­tua­li­tés, mais éga­le­ment, plus fon­da­men­ta­le­ment, ce qu’elles recouvrent. Deuxiè­me­ment, S. Bailly semble mécon­naître l’attachement vis­cé­ral d’une très large part du pro­tes­tan­tisme amé­ri­cain à Israël, idée et Etat, dû en par­ti­cu­lier à un fort sen­ti­ment d’identification.
Avant de voir à quel point l’auteur par­vient à démo­lir dans les der­nières lignes de son ouvrage sa propre thèse, inter­ro­geons-nous sur celle-ci. Contrai­re­ment à ce qui appert du titre et des pre­mières pages, un par­ti pris est pour le moins fla­grant. En résu­mé, les banques juives appar­tiennent au camp du bien (« la com­mu­nau­té juive dans son ensemble vote majo­ri­taire-ment [70%] pour le par­ti démo­crate », p. 161), les banques pro­tes­tantes au camp du mal, autre­ment dit, « l’extrême droite » (stu­peur et trem­ble­ments !).
Alors venons-en tout de suite au cœur de la démons­tra­tion : Leh­man Bro­thers aurait pu être sau­vée, mais Hen­ry Paul­son, secré­taire d’Etat au Tré­sor amé­ri­cain a choi­si de ne pas le faire. Pour­tant, cette banque était inno­cente puisqu’elle émet­tait les mêmes pro­duits et uti­li­sait les mêmes ins­tru­ments finan­ciers que les autres grandes banques qui, elles, ont été sau­vées grâce à un plan de ren­floue­ment de plu­sieurs cen­taines de mil­liards de dol­lars. Hen­ry Paul­son, « chré­tien scien­tiste », ancien direc­teur géné­ral de Gold­man Sachs, a en toute conscience choi­si dans la tem­pête finan­cière de jeter « en pâture une banque juive, qui deve­nait la vic­time expia­toire d’un sys­tème en dif­fi­cul­té » (p. 167), rien que ça, ver­sez une larme. Et plus encore, l’auteur sug­gère for­te­ment que cet acte anti­sé­mite (cette fois, nous le disons pour elle dans un sou­ci de cla­ri­fi­ca­tion) devait trou­ver un écho favo­rable dans la conscience col­lec­tive amé­ri­caine. Ce dont on peut se croire auto­ri­sé à déduire qu’elle nour­rit habi­tuel­le­ment des sen­ti­ments anti­ju­daïques. Conster­nant, non ?
Le pro­blème des par­tis pris, c’est qu’ils abou­tissent sou­vent à ne rien dire, ou à dire n’importe quoi et son contraire à la fois. Nous nous conten­te­rons de deux exemples. Consta­tant que la popu­la­tion juive ne repré­sente que 2 % de la popu­la­tion amé­ri­caine, l’auteur ajoute avec beau­coup de finesse que « par­mi cette mino­ri­té, seule une frac­tion peu impor­tante fait par­tie du monde de la finance » (p. 161)… Et pour­tant, les banques typées « juives » repré­sentent peu ou prou la moi­tié des grandes banques d’affaire et com­mer­ciales aux Etats-Unis. Paral­lè­le­ment, elle affirme que « le rôle du lob­by pro­tes­tant, repré­sen­tant 36 % de la popu­la­tion, ne doit pas être négli­gé dans ce contexte mêlant reli­gion et finance ». Il faut pro­ba­ble­ment en déduire que la puis­sance finan­cière des juifs d’Amérique est la preuve de leur per­sé­cu­tion et que le fait majo­ri­taire pro­tes­tant est celle de leur culpa­bi­li­té… On admire ce remar­quable tatouage de cor­rec­tion poli­tique. Deuxième exemple, sur lequel nous pas­se­rons rapi­de­ment tant il est gro­tesque : figu­rez-vous que tel ban­quier put exer­cer ses acti­vi­tés en Alle­magne jusqu’en 1938 et que tel autre dut les ces­ser dès 1938. Vous aurez com­pris quelle est la confes­sion de l’un et celle de l’autre.
Plu­tôt que de prendre la défense d’une banque juive, l’auteur aurait mieux fait de dénon­cer le sys­tème finan­cier dans son ensemble, qui auto­rise des banques, en prê­tant de l’argent qu’elles n’ont pas ou à prendre des posi­tions qu’elles sont inca­pables d’honorer, à réa­li­ser des gains sans cause tout en rui­nant les épar­gnants, et ce scan­dale n’a rien à voir avec des ques­tions confes­sion­nelles. Quoique. En conclu­sion de son livre, Syl­vie Bailly s’interroge (enfin) : « Se pose la ques­tion de savoir si la finance n’est pas deve­nue une reli­gion, par elle-même, dans notre socié­té ? Tout porte à le croire ». Reste à appro­fon­dir le sujet : elle pour­ra éven­tuel­le­ment avan­ta­geu­se­ment décou­vrir que l’argent est la divi­ni­té de l’obédience maté­ria­liste, autre­ment connue depuis des temps immé­mo­riaux sous le nom de Mam­mon et qu’elle n’est pas sans rap­port avec la méta-reli­gion mon­dia­liste. Mais c’est une autre his­toire. Pour l’heure, l’auteur achève par balle sa propre thèse dans son ultime conclu­sion. Repre­nant une cita­tion du suc­ces­seur de Hen­ry Paul­son à la tête de Gold­man Sachs (banque sup­po­sée appar­te­nir au camp des mau­vais), Lloyd Blank­fein, qui écri­vit, pour décrire le rôle des ban­quiers, qu’il « faut bien que quelqu’un fasse le tra­vail de Dieu… », elle omet de pré­ci­ser qu’il est juif. Si nous nous en moquons, sa théo­rie, elle, n’y résiste guère, dont on se dit fina­le­ment qu’elle veut nous faire prendre des clans et des cote­ries pour des églises et des reli­gions… des canards sau­vages pour des enfants du bon Dieu.
Dans un registre dia­mé­tra­le­ment oppo­sé, Pierre Jova­no­vic ((. Pierre Jova­no­vic, Blythe Mas­ters, La ban­quière de la JP Mor­gan à l’origine de la crise mon­diale, Le jar­din des livres, 2011, 257 p, 21 €.))  pro­pose une lec­ture à la fois plus fac­tuelle, mieux théo­ri­sée et… sen­si­ble­ment plus reli­gieuse de la même crise. En s’attaquant à une incon­nue, Blythe Mas­ters, de la JP Mor­gan, et en en fai­sant un per­son­nage hau­te­ment sym­bo­lique de la crise (c’est-à-dire de la norme finan­cière contem­po­raine), il nous invite dans les arcanes de la haute finance new-yor­kaise, donc mon­diale, pour contem­pler l’esprit qui y est à l’œuvre.  […]

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