Revue de réflexion politique et religieuse.

L’espace liturgique retourné

Article publié le 29 Juin 2009 | imprimer imprimer  | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

Privilégier l’espace intérieur des églises, c’est donc prendre le parti de s’attacher d’abord à la dimension intime des représentations et du culte mais ce n’est pas un repli, un renoncement à constater la sécularisation généralisée de l’ancienne catholicité, visible dans le refus, imposé ou voulu, de la visibilité extérieure du lieu sacré chrétien. Entretien avec Marc Levatois

On peut, il est vrai, dans la plupart des cas, parler de dédoublement plus que de retournement des autels, l’autel ancien ayant été le plus souvent conservé, mais il faut voir ici un aménagement de la norme qui suppose l’unicité du maître-autel de l’église. A Gênes, le cardinal Siri avait mis en avant cette norme pour atténuer le mouvement de retournement de la célébration dans son diocèse, au lendemain du concile.  En général, comme pour garder sauve l’unicité de l’autel, l’ancien maître-autel est déchu de son statut d’autel, dépouillé souvent de ses chandeliers, voire de sa nappe, même quand son tabernacle renferme encore la réserve eucharistique. Ce dédoublement, en effet, place les autels et les deux façons de célébrer matériellement dos à dos, ce qui est d’autant plus visible que le chœur de l’église est petit. Pour gagner de la place, dans certaines églises, le maître-autel a été amputé de sa table, réduit au retable. Ce fut le cas, cette année, dans la cathédrale-basilique de Saint-Denis où l’ancien autel est devenu estrade pour le trône épiscopal, curieusement dominé, désormais, par la croix et les six chandeliers monumentaux. Le dispositif spatial nouveau montre clairement, en effet, une réorientation de la liturgie à la fois vers l’assemblée et vers la célébration de la parole, ce qui a été mis en avant au moment de la réforme liturgique, selon le parallélisme, depuis classique, entre la liturgie de la parole et celle de l’eucharistie proprement dite. De la même façon, l’adoption rapide de la langue courante pour la célébration est liée à son retournement, qui souligne le caractère dialogué de la messe, d’autant plus renforcé que, depuis 1969,  le célébrant fait varier les formules. Dans certains cas, quand c’était possible, le nouvel autel a été avancé vers l’assemblée, qui peut alors parfois l’entourer, surtout dans certains oratoires de semaine, adaptés à de petits effectifs ou lors de certaines célébrations du Jeudi saint. Il n’y a plus du tout, dans ce cas, d’orientation, de direction,  mais un centre. Cette avancée ultime de l’autel a pu également permettre de conjurer partiellement la vacuité de l’abside quand l’ancien autel a été déchu ou détruit. Elle atténue aussi, en empiétant sur la nef, le vide créé par la diminution numérique de l’assistance dans les terres déchristianisées. La signification de cette disposition « avancée » peut-elle être interprétée dans le sens de la promesse évangélique : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux » (Mt 18, 20) ? Toutefois, la présence eucharistique, promise elle aussi, a-t-elle pour fonction d’objectiver cette autre présence, liée à l’assemblée priante ? N’est-elle pas tout autre ? La réponse, sans doute claire, appartient ici plus aux théologiens qu’aux géographes. L’orientation de la célébration eucharistique ne permet-elle pas, de son côté, à la fois l’accueil et l’attente ? le mouvement et la marche de l’Eglise ? C’est le sens que lui donne le futur Benoît XVI  dans l’Esprit de la liturgie1 .

La « messe à l’envers », corrélative du retournement-dédoublement des autels, implique une série de transformations dans la compréhension de l’action liturgique, qu’une analyse en termes de gestion de l’espace doit permettre de mieux saisir. On peut essayer de comprendre le poids symbolique des deux géométries différentes impliquées par ce changement fondamental : dans la disposition antérieure, une hiérarchisation peuple, ministre du Christ (médiateur dans les deux sens), Trinité est parfaitement perçue ; dans la nouvelle disposition : une assemblée célébrante sous la présidence d’un prêtre qui l’anime laisse voir (ou cherche à faire voir) une place très grande accordée aux textes sacrés, et met au pinacle l’actualité – ambiguë – de la communauté réunie autour d’une table de partage symbolique. Il ne va pas de soi que cette animation ait un sens purement immanentiste (autocélébration du groupe), bien que ce soit souvent la déviation produite, mais la topologie introduite induit pour le moins une focalisation sur le groupe et sa « communion ».

La transformation spatiale du chœur des églises, depuis les années soixante, est complexe, dans la mesure où elle fait effectivement succéder à une structure hiérarchisée, dominée par l’autel où trônent la croix et le tabernacle, une structure polycentrique, toujours revendiquée comme telle2 . Une importance équivalente est tout d’abord conférée à l’autel et au pupitre des lectures, en lien direct avec la valorisation de la liturgie de la parole. A ces deux pôles, s’ajoute le siège de la présidence du célébrant, qui remplace la simple banquette d’autrefois qui, hors du rite pontifical, devait s’effacer devant la majesté de l’autel. La célébration face au peuple a aussi déplacé, de fait, le tabernacle, qui constitue un quatrième pôle dans le chœur, quand il n’a pas été installé dans un oratoire annexe où lui est rendu un culte désormais seulement privé. Pour la même raison pratique de visibilité du célébrant, la croix peut elle-même créer un autre point majeur à côté de l’autel, parfois associée à une icône ou une statue, autre point focal, surtout dans les églises de pèlerinages. A un niveau moindre mais renforçant le polycentrisme, doivent être aussi mentionnés le pupitre du laïc animateur de chants, parfois le cierge pascal installé à demeure, ainsi que la dispersion des chandeliers et vases de fleurs, autrefois réunis sur l’autel. A cette longue liste, il faudrait aussi ajouter le cas des églises où la vasque des baptêmes, désormais presque toujours célébrés dans le chœur, est installée elle aussi à demeure. Ce polycentrisme a été certes voulu par les promoteurs d’Inter Œcumenici, en 19643 , mais il a été notablement accentué depuis. Il est sans doute, à mon avis, une des raisons de l’appel récent à des architectes ou des artistes de renom pour les réaménagements liturgiques, dans la mesure où les pasteurs sont confrontés à la délicate nécessité de trouver un lien qui refasse l’unité entre ces multiples pôles. Le polycentrisme étant un principe accepté, il faut chercher ce lien, hors du symbolisme liturgique classique, du côté des matériaux, des effets de perspectives, des jeux de lumière, etc. Cela donne un résultat généralement soumis à une interprétation complexe, parfois même compliquée.
Les dispositions spatiales liturgiques envisagées par le cardinal Ratzinger avant l’élection de 2005 et partiellement mise en œuvre ensuite dans les célébrations pontificales depuis, visent à atténuer le polycentrisme, notamment en restaurant la position éminente de l’autel, soulignée à nouveau par les chandeliers et, au centre, par la croix. L’existence du pôle second que représente le pupitre des lectures  n’est, toutefois, pas remise en cause. Ce pôle est même valorisé et, dans L’esprit de la liturgie, c’est  son existence qui permet au cardinal Ratzinger de revendiquer un retour à l’orientation commune pour la partie proprement eucharistique de la messe4 .

La multiplication des pôles de la célébration au chœur et l’association marquée des laïcs – en tenue civile le plus souvent – à cette célébration, notamment pour les lectures,  soulignent une importance spatiale plus grande donnée à l’assemblée, en lien aussi avec la « participation active ». Quelle que soit la délicate interprétation de cette notion célèbre et malgré cet accent nouveau, l’assemblée peut, à certains égards et paradoxalement, paraître aujourd’hui plus spectatrice, moins « mobile » qu’autrefois. Les fidèles n’ont souvent plus à se déplacer en groupe qu’à la communion, depuis la raréfaction des processions, et les attitudes corporelles sont désormais limitées aux deux stations debout et assise. Avec le transfert – parfois permanent – des fonts baptismaux dans le chœur, ce dernier voit un regroupement de tous les lieux de la célébration publique, qui donne à nos églises d’aujourd’hui une configuration spatiale qui les rapproche de la salle de spectacle. L’esthétique parfois recherchée des sièges y signale une destination particulière mais les agenouilloirs ont disparu. En dehors du chœur, sauf quand un oratoire est dévolu aux messes de semaine, il n’y a plus  de piété que privée. Seul le renouveau récent du chemin de la croix, qui n’est pas une pratique sacramentelle, traduit ponctuellement un réinvestissement de l’ensemble de l’espace par l’assemblée priante. Je préfère laisser, ici encore, aux théologiens la parole, pour évaluer la part d’immanence qui s’oppose à la transcendance dans l’organisation spatiale contemporaine de la célébration. Beaucoup a été dit sur le nouvel accent mis sur la dimension de repas, aux dépens de la dimension sacrificielle, que suppose le retournement de l’autel. De notre point de vue contemporain, le rapport ne peut être établi que dans la référence à nos propres repas. Le P. Bouyer a montré, tout au long de son livre Architecture et liturgie5  la difficulté de définir avec certitude l’organisation spatiale initiale du culte chrétien mais surtout de la Cène originelle. De plus, si une assimilation critique a été souvent rapportée avec le modèle réformé, depuis le « vague tréteau recouvert d’une nappe qui rappelle douloureusement l’établi calviniste » de Paul Claudel en 19556 , le maintien fréquent de l’orientation commune dans les églises luthériennes pose problème.
Devenue luthérienne dans le cadre du concordat au XIXe siècle, l’église des Billettes est à Paris l’une des seules de la capitale avec un autel demeuré dans l’orientation commune – ici exacte vers le levant – et dominé par la croix et les six chandeliers.

  1. . Joseph Ratzinger, L’esprit de la liturgie, Ad Solem, Genève, 2001, p. 68. []
  2. . Bernard-Dominique Marliangeas, « Quand Vatican II s’incarne dans l’espace liturgique »,in Chantiers du Cardinal, n. 182, juin 2008, pp. 4-7. []
  3. . Cf. « L’instruction Inter oecumenici du 26 septembre 1964 », texte et commentaire de P. Jounel », in La Maison Dieu, n. 80, 1964, pp. 7-125. []
  4. . Joseph Ratzinger, L’esprit de la liturgie, op. cit., p. 69. []
  5. . Rééd. Cerf, 2009. []
  6. . Paul Claudel, Supplément aux œuvres complètes, Tome premier, L’Age d’homme, Collection du centre Jacques Petit, Lausanne, 1990, p. 294. []

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