Revue de réflexion politique et religieuse.

L’Etat et le bien commun

Article publié le 7 Avr 2009 | imprimer imprimer  | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

[Note : cet article a été publié dans Ca­tho­li­ca, n. 2, 1988]. Le bien commun est vraiment un bien en ce sens qu’il permet à chacun de s’élever au-dessus de sa condition propre en s’enrichissant du patrimoine commun. Chacun peut en toute vérité dire ma patrie, et notre patrie, par exemple. Le bien est « diffusif de soi » et plus il est commun, plus il revêt d’éclat.

Vers une issue

La déliquescence de l’esprit public des nations occidentales, et de celles qui s’alignent culturellement sur elles dans le monde, est un fait brut, peut-être pas irréversible, mais dont il est difficile d’imaginer la prochaine rectification. Du moins l’Eglise, en tant que Mère et Maîtresse, a-t-elle une parole à faire entendre pour ramener les hommes à la pénitence, et de la pénitence à l’unité. Jean-Paul II insiste en ce sens, en particulier chaque fois qu’il exhorte les nations chrétiennes à renouer avec leurs racines historiques, comme la France « fille aînée de l’Eglise ». Toutefois, sa volonté de se référer envers et contre tout à la ligne conciliaire (même dûment réinterprétée) conduit à des contradictions, comme en témoigne tout le discours sur les droits de l’homme, vidé de sens depuis que Gorbatchev se l’est approprié (mais auparavant, avait-il un sens ?).

Si dans les textes de Vatican II il se trouve des imperfections riches de conséquences mauvaises, il faut le dire et prendre les dispositions adéquates pour les réviser: n’est-ce pas simple bon sens ? Sur ce terrain, les résistances sont extrêmement fortes, mais les choses évoluent.
Oltre il cattolicesimo democratico, de G. Zannoni, dont nous avons extrait plus haut un jugement sur Gaudium et spes, est un livre dont la portée dépasse son objet. Parti pour faire l’analyse critique des thèses d’une fraction marginale de la Démocratie chrétienne italienne, la Ligue démocratique, il vise en fait l’ensemble des orientations post-conciliaires en matière politique, comme le souligne son introduction : « L’intérêt porté à la Ligue, à laquelle s’attache le livre, n’est pas la Ligue en elle-même. Mais plutôt le fait que celle-ci assume et, dirais-je, cristallise une grande partie du catholicisme italien ». G. Zannoni attaque le laïcisme de la Lega democratica, mais, connaissant la parade de celle-ci, il ne répond pas, comme cela se fait souvent, en opposant le vrai Concile à l’esprit du Concile, et il ouvre le débat. C’est vrai, dit-il en substance, les gens de la Ligue ont du répondant dans Vatican II, et singulièrement dans Gaudium et spes. Ils entendent agir en chrétiens dans le cadre totalement laïcisé de la vie politique italienne, mais qui les accuserait de déviation laïciste ? Ils peuvent se référer au texte de la constitution conciliaire1 , et à l’interprétation qu’autorise sa première partie, tout axée sur la volonté de légitimer les réalités naturelles coupées de la foi. Voulant sortir d’une difficulté insurmontable, G. Zannoni se voit conduit à mettre en cause le texte conciliaire lui-même, son « incohérence anthropologique », sa rédaction bâclée, ses emprunts par trop sommaires aux manuels théologiques sans envergure. Derrière tout cela, c’est l’intention générale du texte qui est remise en question celle de trouver un terrain d’entente sur la base des « valeurs communément admises par tous les hommes, au-delà des diverses croyances ».

Le fait qu’une critique aussi libre de ton émane d’un secteur très proche de Josef Ratzinger confirme la maturation progressive des préoccupations révisionnistes. Une confirmation, discrète mais sûre, en est donnée dans la dernière partie du récent document sur la bioéthique, Donum vitae.

Dans ce texte, signé par le préfet de la Congrégation de la Foi, une règle est énoncée, dans des termes qui s’éloignent résolument, dans la pratique, des assertions de la déclaration sur la liberté religieuse de Vatican II, en dépit du fait que celle-ci est citée pour la forme. On se souvient que la nouveauté essentielle de Dignitatis humanae réside dans l’affirmation d’un droit de la conscience même erronée, et même de mauvaise foi, droit que l’Etat reçoit mission de garantir (D.H., 2, 2). Le nouveau texte dit: « II appartient à la loi civile d’assurer le bien commun des personnes parle moyen de la reconnaissance et de la défense des droits fondamentaux… » (renvoi est fait à Dignitatis humanae). « Cependant, les droits inaliénables de la personne devront être reconnus et respectés par la société et l’autorité publique: de tels droits ne dépendent ni des individus, ni des parents (…) ; ils appartiennent à la nature humaine ». « II entre dans les devoirs de l’autorité publique d’agir en sorte que la loi civile soit réglée sur les normes fondamentales de la loi morale… ».

Ce raisonnement ne paraît-il pas évident ? Et ne conduit-il pas inévitablement à en affirmer le fondement ultime, qui est dans l’Auteur et le Rédempteur de la nature humaine ? Procéder de la sorte entraîne deux conséquences inséparables : le retour à la thèse, c’est-à-dire à la proclamation prophétique de l’imperium du Christ Seigneur et la nécessité qu »‘il règne » (1 Cor. 15, 25). Idéal abstrait s’il ne se concrétise pas dans la revendication réelle et dans l’action. Seconde conséquence: l’abandon des fausses pistes, pour éviter le double langage, même si ces fausses pistes proviennent de la pastorale du dernier Concile.

  1. .    Gaudium et spes dit au n. 76,1 : « Surtout là où il existe une société de type pluraliste, il est d’une haute importance que l’on ait une vue juste des rapports entre la communauté politique et l’Église ; et que l’on distingue nettement entre les actions que les fidèles, isolément ou en groupe, posent en leur nom propre comme citoyens, guidés par leur conscience chrétienne et les actions qu’ils mènent au nom de l’Église, en union avec leurs pasteurs ». []

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