Revue de réflexion politique et religieuse.

Massimo Cacciari : Il potere che frena. Saggio di teologia politica

Article publié le 25 Juin 2013 | imprimer ce texte imprimer ce texte

A propos du livre de Massimo Cacciari, Il potere che frena. Saggio di teologia politica, Adelphi, Milan, mars 2013, 211 p., 13 €

Le philosophe (et ancien maire de Venise, sa ville natale) n’aborde pas la question de la théologie de l’histoire pour la première fois. Ses positions sont certes ambiguës, sans doute en raison de l’ensemble très particulier de ses références (Marx, Nietzsche, Schmitt, la philosophie allemande en général mais aussi les Pères de l’Eglise). C’est un théologien du dehors qui se prétend non chrétien, et pourtant… Ce nouveau petit ouvrage vient à peine d’être publié, à un moment où les rapports entre l’Eglise et le « monde » sont tendus comme jamais depuis longtemps, et où les effets pervers des cinquante dernières années s’avèrent bien amers. Le thème principal, sur fond eschatologique, est celui du katechon, cet obstacle mis à la propagation des œuvres de l’Antéchrist, le « pouvoir qui freine » son triomphe momentané avant le moment final de l’Avènement du Seigneur de l’histoire. Le sujet n’est pas inexploré, il a pu donner lieu à des interprétations diverses, depuis sa laïcisation (Carl Schmitt) jusqu’à l’apparition périodique de nouvelles formes de montanisme, cette hérésie lointaine qui poussait à chercher le martyre – tendance qui revient aujourd’hui dans la foulée d’une certaine « théologie politique » bien peu politique. L’intérêt de ce qu’écrit, de manière fort savante, Massimo Cacciari réside dans la crainte de voir l’Eglise postconciliaire s’abstenir de jouer son rôle, après le vide créé par la décomposition du politique, laissant libre cours à l’apostasie. Quelques formules donnent à penser. Ainsi à propos de l’Impie, « il est possible de croire lui résister, le contenir d’autant plus que l’on en accompagne l’élan, ou qu’on le dilue dans la durée. Ou encore d’autant plus qu’on l’imite, comme en se modelant sur lui. […] Le signe le plus terrible de l’apostasie n’est pas l’abandon par les multitudes de l’empire et de l’Eglise, mais la rupture [secessio] qui s’opère en leur intérieur d’avec leur mission propre, leur fonction et la foi qu’ils auraient dû incarner. » (p. 80) L’auteur appuie cette idée dans le court chapitre dédié au « Nomos de l’Adversaire », qui se confond avec la volonté pervertie du modèle anthropologique des maîtres de notre époque, ce « dernier homme » annoncé par Nietzsche, un esclave parfait se croyant ou aimant se dire libéré de toute contrainte. Cacciari voit arriver, dans l’état de crise permanente qui a commencé, non pas une tyrannie féroce mais une lutte incessante entre les puissances financières, juridiques, économiques, techno-scientifiques livrées à leurs démons respectifs mais unies entre elles par un même refus rageur du christianisme. De cette lecture au style insistant et abstrait – augmentée d’extraits des Pères de l’Eglise (et de quelques autres, dont Calvin) – on retire, outre l’utilité de rattacher l’avènement du chaos mondial actuel à une vision théologique, l’impression que certains intellectuels peuvent être réellement perplexes devant l’évolution d’un monde qui leur paraît loin d’être appelé à l’avenir radieux promis depuis l’époque des prétendues Lumières.

-->