Revue de réflexion politique et religieuse soutenue par le Centre National du Livre (Ministère de la Culture).

Contribution à une analyse philosophico-spirituelle de la modernité

Article publié le 13 Juin 2013 | imprimer ce texte imprimer ce texte

A la racine de la modernité se trouvent le scepticisme, la fausse humilité, le primat de la volonté sur la raison. Un parcours de Descartes à Freud. Conférence au colloque de 2010 organisé à Rome par les Franciscains de l’Immaculée sur « Vatican II, concile pastoral ». Traduction de l’italien relue par l’auteur.

Le sujet est particulièrement vaste. Il nous faut donc déterminer des limites. L’objet de cette contribution sera l’arrière-plan philosophique principal de la situation actuelle. Nous relirons donc la modernité à partir des conditions dans lesquelles nous nous trouvons en ce moment et nous la considérerons dans sa structure profonde et dans les idées qui la constituent.
Avant d’aborder ce sujet, il est important de rappeler que la modernité fut aussi une occasion manquée. En fait, la mise en oeuvre d’une autre évolution aurait été possible. De la même période, l’architecture grandiose de la basilique Saint-Pierre de Rome appartient à la modernité ; la mystique de saint Jean de la Croix et celle de sainte Thérèse d’Avila relèvent de la modernité. La magnifique évangélisation de l’Amérique par la culture, un des fruits majeurs du christianisme, providentiellement réalisée par l’Espagne, cela aussi relève de la modernité. Le développement artistique qui s’est déployé dans l’Italie de la Renaissance ou à l’époque baroque, tout cela encore est la modernité. Mais ce dont nous parlerons ici, c’est de la modernité dans un sens très déterminé et précis, celui des lignes directrices fondamentales qui permettent de comprendre la situation culturelle actuelle, le contexte dans lequel nous nous trouvons. Nous tenterons de procéder à une herméneutique à partir de la compréhension que la modernité a donné à percevoir d’elle-même, sur la base de quatre auteurs qui ont influencé de manière décisive la formation de la société contemporaine.
En premier lieu Descartes, qui marque un point de rupture avec la philosophie traditionnelle antérieure. Puis Kant : sans lui, il est impossible de comprendre le monde d’aujourd’hui, surtout dans sa configuration la plus répandue dans l’enseignement (universités, écoles) ou dans les médias. Le troisième auteur, qui est encore plus profondément à l’origine de la situation contemporaine, c’est Hegel : si Kant a été le point de départ d’un illuminisme diffus tel que nous le connaissons, Hegel en a donné l’interprétation qui a bouleversé la vie des deux derniers siècles. Vient enfin un auteur d’un autre genre, très important pourtant dans la mise en place des comportements de beaucoup aujourd’hui : il s’agit de Sigmund Freud. A travers lui, naturellement, nous retrouvons l’influence de Nietzsche, un grand « prophète », dans un sens opposé à celui de l’Evangile.

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S’il nous fallait dessiner les principaux traits de la situation culturelle actuelle, nous en retiendrions au moins cinq, même si d’autres pourraient bien entendu compléter ce schéma. La première grande rupture, que l’on voit apparaître dès le moyen âge, est celle du nominalisme. La scolastique entre dans une phase de décadence, qui aura par la suite des effets très négatifs. A cela s’ajoute ce que nous pourrions appeler le principe d’immanence : la référence à l’homme comme absolu, duquel dépend un développement exagéré, disproportionné, d’un intérêt pour l’aspect moral de la vie, autrement dit d’un moralisme détaché de la contemplation et de la spiritualité. Synthétisant les aspects précédents : le primat de la praxis sur la contemplation, qui se manifeste spécialement dans les attitudes, mais aussi dans la philosophie, aussi superficielle soit-elle – du mouvement des Lumières.
En lien avec les deux derniers auteurs mentionnés ci-dessus (Hegel et Freud), on peut citer en quatrième lieu un esprit d’ambiguïté, de confusion, de rébellion et de désagrégation, qui caractérise non seulement certains représentants importants de la modernité philosophique, mais aussi la vie et la pratique de la société contemporaine. Enfin, fruit naturel de ces différents éléments structurant la situation profonde de la vie moderne, nous trouvons l’athéisme et le matérialisme. Quant aux conséquences culturelles de la vision du monde qui a fini par devenir le facteur dominant de la modernité – répétons une fois de plus que la modernité aurait pu être autre – on pourrait les énumérer ainsi :
– un scepticisme profond, qui commence avec Descartes et Kant ; nous allons y revenir ;
– un formalisme moralisant, étroitement uni à ce scepticisme. Ce formalisme est aussi technocratique, politique et enfin, malheureusement, ecclésiastique. En effet, la vie de l’Eglise a été profondément marquée par ce primat du formalisme. L’impératif catégorique kantien est une règle formelle sans référence à la réalité, laquelle, d’autre part, n’est plus accessible, dans son essence, à la connaissance.
– le rejet de la contemplation, spécialement de la contemplation du beau : autre point important, conséquence des traits principaux qui ont configuré philosophiquement la modernité. Un autre itinéraire possible avait été amorcé à la Renaissance et s’était développé à partir de racines catholiques, plus précisément théologiques. Mais à partir de l’époque des Lumières, et surtout de l’oeuvre de Kant, il est devenu impossible à parcourir.
– et au terme, la rechute de l’humanité dans l’obscurité, dans l’angoisse psychologique, d’où l’on ne s’échappe que difficilement ; c’est à vrai dire une voie sans issue d’où il est impossible de sortir sans l’aide de la grâce divine.
A partir de ces points, il devient possible d’établir un diagnostic, et même un pronostic, au sujet de notre culture et de notre civilisation modernes. Celles-ci n’ont plus les moyens de se recomposer. Les principes philosophiques qui interviennent dans la constitution de la modernité contemporaine rendent impossible cette recomposition, cette auto-restauration de la culture. Seule l’Eglise, au niveau mondial, a la lumière et la force pour reconstruire la culture, à condition toutefois que les chrétiens soient fidèles à l’essence de l’Eglise, pouvant ainsi influer profondément sur la culture contemporaine sans se laisser influencer par ses traits dominants. Dans la situation chaotique qui est la nôtre aujourd’hui, seule l’Eglise aurait la force et la lumière pour produire un véritable renversement de situation. Mais, pour que l’Eglise puisse faire cela, il est nécessaire, naturellement, qu’elle soit elle-même en bonne santé. Elle doit avoir une vigueur intellectuelle et morale dont manquent malheureusement aujourd’hui beaucoup de ses membres.
Si nous devions résumer la cause profonde de ces constantes philosophiques qui apparaissent avec la modernité, que nous approfondirons plus loin en nous référant aux textes des grands auteurs, nous pourrions nous référer à un extrait de la Constitution pastorale Gaudium et Spes du concile Vatican II. Ce texte, relativement bref, est très important. Le dernier concile y affirme que l’homme a une intelligence capable de reconnaître l’essence des choses, que l’intelligence n’en reste pas aux seuls phénomènes. Le passage est important car il y est fait référence à Kant, tout en faisant apparaître clairement qu’il s’agit d’une réfutation de cet auteur. Parlant de l’homme, Gaudium et Spes dit : « Toujours cependant il a cherché et trouvé une vérité plus profonde. Car l’intelligence ne se borne pas aux seuls phénomènes ; elle est capable d’atteindre, avec une authentique certitude, la réalité intelligible, en dépit de la part d’obscurité et de faiblesse que laisse en elle le péché. »1
C’est pour cette raison que le concile Vatican II dit que notre époque court un très grand risque si ne s’éveillent pas des hommes doués d’une sagesse plus grande que celle qui est mise en acte par beaucoup à notre époque moderne. Cela demande que toutes les activités humaines puissent être restaurées à partir de cette sagesse profonde, qui passe par un effort par lequel l’intelligence se rapproche de la réalité des choses. Ceci n’est malheureusement plus possible dans le cadre de la philosophie moderne, surtout sur la base des idées de Kant, dominantes à notre époque.
Si nous voulons rechercher d’une manière plus approfondie les causes de la situation que nous avons décrite d’un point de vue philosophique, nous devrons faire appel à la fameuse encyclique de saint Pie X Pascendi dominici gregis sur le modernisme, vu à l’époque principalement sous son aspect théologique, mais que l’on peut parfaitement appliquer au néo-modernisme actuel ainsi qu’à la philosophie moderne en général, puisque les modernistes sont étroitement dépendants de celle-ci.
Le pape saint Pie X précise les causes de cette attitude moderne négative et en identifie deux principales : la curiosité et l’orgueil. Ces deux causes sont actives dans la formation des traits essentiels de la philosophie moderne : « La doctrine de l’immanence, au sens moderniste, tient et professe que tout phénomène de conscience est issu de l’homme en tant qu’homme »2 . Cela, c’est exactement la présence de Kant, décrite dans l’esprit moderniste. « La conclusion rigoureuse c’est l’identité de l’homme et de Dieu, c’est-à-dire le panthéisme. La même conclusion découle de la distinction qu’ils [les modernistes] posent entre la science et la foi. L’objet de la science, c’est la réalité du connaissable ; l’objet de la foi, au contraire, la réalité de l’inconnaissable ». Ce sont là encore les idées de Kant ; il n’est pas possible de connaître le noumène ; l’homme doit se contenter des phénomènes. « Or, ce qui fait l’inconnaissable, c’est sa disproportion avec l’intelligence, disproportion que rien au monde, même dans la doctrine des modernistes, ne peut faire disparaître. Par conséquent, l’inconnaissable reste et restera éternellement inconnaissable, autant au croyant qu’à l’homme de science. La religion d’une réalité inconnaissable, voilà donc la seule possible. Et pourquoi cette réalité ne serait-elle pas l’âme universelle du monde dont parle tel rationaliste, c’est ce que Nous ne voyons pas ».
Le pape fait ici référence de manière subtile à un type de philosophie qui, au moment où il écrit, en 1907, n’était pas encore aussi ostensiblement présente qu’à l’époque actuelle. Il s’agit de l’idéalisme allemand qui a de nos jours massivement pénétré la théologie tant catholique que protestante. Cependant, les modernistes se rattachaient déjà à cette voie philosophique car ils reconstituaient par leurs spéculations un climat culturel identique à celui qu’avait produit la philosophie idéaliste, spécialement celle de Hegel. C’est pour cette raison qu’est évoquée « l’âme universelle du monde », qui est une sorte de vie indéterminée du monde, dans le sens romantique que Mgr Gherardini a eu l’occasion d’évoquer3  et dans un sens rationaliste, qui est celui de Hegel.
[…]

  1. . Constitution pastorale sur l’Eglise dans le monde de ce temps Gaudium et Spes, n. 15. La référence à Kant est encore plus claire dans le texte latin : « Semper tamen profundiorem veritatem quæsivit et invenit. Intelligentia enim non ad sola phænomena coarctatur, sed realitatem intelligibilem cum vera certitudine adipisci valet, etiamsi, ex sequela peccati, ex parte obscuratur et debilitatur » (ibid.). []
  2. . Saint Pie X, encyclique Pascendi dominici gregis, n. 55. []
  3. . Cf. B. Gherardini, « Indole pastorale del Vaticano II : una valutazione » [Le caractère pastoral de V.II : une évaluation], in Concilio ecumenico Vaticano II. Un concilio pastorale, Casa Maria Editrice, Frigento (AV), 2011, p. 161. []

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