Revue de réflexion politique et religieuse.

Mathieu Brejon de Lavergnée : Histoire des Filles de la Charité, XVIIe-XVIIIe siècle. La rue pour cloître

Article publié le 10 Fév 2012 | imprimer ce texte imprimer ce texte

A propos du livre de Mathieu Brejon de Lavergnée, Histoire des Filles de la Charité, XVIIe-XVIIIe siècle. La rue pour cloître, Fayard, avril 2011, 690 p., 30 €

Fruit d’un travail méticuleux auprès d’archives inexploitées jusqu’alors, notamment les archives nationales (papiers saisis en 1792) mais pas seulement, cet ouvrage est une plongée très précise et détaillée dans l’univers des filles de la Charité de leur fondation jusqu’à la tourmente révolutionnaire (la suite de leur histoire fera l’objet d’un volume suivant) : origines, portrait des fondateurs (l’auteur revient en particulier sur la personnalité de Louise de Marillac), règles, mystique, spiritualité, piété, extension de la fondation, rapports avec les autorités royales et ecclésiastiques, provenance des vocations, répartition sur le territoire, conditions de vie, de déplacement, voeux… Tout est étudié très précisément. Sans oublier bien sûr le contexte historique, ce qui rend le travail d’autant plus intéressant : c’est toute l’histoire de France de cette période qui est balayée dans le même temps. « Puisse le récit n’être pas indigne de l’histoire », le souhait de l’auteur achevant ainsi son introduction n’est pas déçu et on pourra retenir plusieurs aspects qui n’en sont que de petits aperçus.
D’abord peut-être le dévouement extraordinaire de ces femmes qui ont « la rue pour cloître », ce qui est, au départ, fort original. Le chapitre XI « au service des pauvres » développe en particulier leurs missions dans les hôpitaux, dans les villages et dans les villes, au service du corps et de l’âme des malades, devant parfois affronter murmures, insultes, menaces et coups. Outre leur rôle d’aide matérielle aux pauvres dans des conditions qu’on a peut-être tendance à oublier (déplacements épuisants à pied, en plein hiver et en pleine campagne, parfois plusieurs fois par jour pour secourir la même personne, et quel que soit leur âge…), les filles de la Charité catéchisent et instruisent les enfants (elles-mêmes doivent apprendre à lire si elles ne le savent pas, consacrant une demi-heure par jour, et le double le dimanche à cet apprentissage).
L’emprise de la « mode » ensuite, surtout au cours du XVIIIe siècle. « L’exemple du vêtement révèle mieux que tout autre les enjeux complexes des évolutions de la culture matérielle auxquelles les servantes des pauvres, filles de leur temps, n’échappent pas » (p. 347). Les filles de la charité ont elles aussi « connu leur révolution » : refus de porter des clous à leurs souliers, acquisition d’un tablier plus ample, porté comme apparat les jours de communion, manches de chemise détachées, disparition de l’habitude d’envoyer à la maison mère un échantillon de l’étoffe ou de la toile achetée pour vérifier la conformité aux usages, cornette plus ample, port de gants… M. Bréjon de Lavergnée souligne ainsi qu’un certain nombre de libertés sont prises par rapport au costume même si globalement celui-ci ne change pas. La frontière entre le superflu et le nécessaire se déplace et pour les supérieures il n’est pas aisé de rappeler les vertus attachées au second. « Les libertés prises avec l’uniformité, le superflu auquel on s’habitue, le plaisir d’un confort nouveau témoignent aussi des progrès d’un certain “individualisme” ».
L’explication de la répartition géographique également, ancrée tout d’abord dans une France située au nord d’une ligne Saint-Malo Genève (autour de Paris où la Compagnie est née, puis par proximité à travers le réseau des paroisses et des hôpitaux), puis progressivement en Guyenne et Languedoc, jusqu’à La Rochelle, Marennes et Saintes notamment. Cette extension s’explique en premier lieu dans la perspective de reconquête catholique des terres protestantes, en particulier immédiatement après la révocation de l’édit de Nantes, ainsi que la guerre des Camisards (diocèse d’Alès) mais aussi par une logique de secours aux populations méridionales moins alphabétisées et moins soignées faute d’écoles et d’hôtels-Dieu en nombre suffisant. Les fondations dans le diocèse de Genève avaient elles explicitement pour but de lutter contre l’hérésie.
Enfin, contrairement à ce qu’on pense généralement, le Siècle des Lumières qui succède au « siècle des saints » continue d’être marqué par un puissant mouvement de fondations charitables. L’auteur souhaite ainsi réhabiliter le XVIIIe siècle « qui n’est pas le siècle atone que l’on croit après un XVIIe siècle vigoureux » (voir chapitre IX « L’échelle du royaume »). Il évoque un réel ralentissement dans la première moitié du siècle, essentiellement dû à des causes financières (les fondations subissant de plein
fouet l’effondrement du système de Law), et qui est suivi d’une reprise des fondations jusqu’à la Révolution.

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