Revue de réflexion politique et religieuse.

Musique sacrée et culture dominante

Article publié le 29 Oct 2011 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Document. Le moment est venu d’abandonner une impossible acculturation aux valeurs dominantes et de susciter une créativité culturelle proprement chrétienne.

La production musicale d’église a de longue date présenté des dangers de déviation. Encore faut-il rappeler que le phénomène ne concernait en général, avant Vatican II, que des aspects relativement mineurs : certains cantiques mièvres ou pompiers, des paroles déjà marquées par l’idéologie (par ex. ceux de l’Action catholique) voire par des conceptions théologiques douteuses. Mais le phénomène a connu un saut qualitatif avec la réforme liturgique conciliaire, source d’éparpillement aux raisons multiples, avec l’idée générale d’inculturer la liturgie, de faire passer l’expression formelle de celle-ci dans le moule des cultures de fait, soit historiques (folklore) soit « actuelles ». Le phénomène s’est diversifié avec le temps, connaissant, selon les lieux, une certaine rectification qualitative – dans certains cas non dépourvue d’ambiguïté, par exemple du fait d’un mélange très postmoderne des genres –, ailleurs une prolongation de l’informe et du mauvais goût. De plus, et parallèlement à la liturgie proprement dite, un certain nombre d’initiatives pastorales visant les couches les plus jeunes de la société n’hésitent pas à plaquer des paroles chrétiennes sur les modes musicaux spécifiques de l’anti-culture de masse (pop, rock, rap, metal…). Nous sommes heureux de reproduire ici le texte qui nous a été adressé, directement en français, par Madame Maria Caterina Calabrò, professeur de musique sacrée (master d’Art sacré, Architecture et Liturgie), à l’Université européenne de Rome et l’Athénée pontifical « Regina Apostolorum ».
L’objet de ces considérations est la musique sacrée, que nous définirons comme « la musique qui accompagne les célébrations liturgiques de l’Église »1  : ceci signifie qu’elle est entièrement au service des différents moments, des actions et des gestes qui s’accomplissent, qui sont des données de fait pour la musique elle-même ; « L’insertion de la musique dans la liturgie doit être un accueil de celle-ci dans l’Esprit, une transformation qui signifie à la fois mort et résurrection »2 .
« La musique sacrée, en tant que partie intégrante de la Liturgie solennelle, participe à son objectif général, qui est la gloire de Dieu ainsi que la sanctification et l’édification des fidèles. La musique sacrée doit par conséquent posséder au plus haut point les qualités propres de la liturgie, et précisément la sainteté et la beauté formelle, d’où jaillit spontanément son autre caractéristique, qui est l’universalité »3 . C’est la tradition unanime de l’Eglise jusqu’à ce jour, et elle donne clairement les caractéristiques de la musique sacrée : sainteté, beauté formelle, et universalité. Pour les nombreuses musiques que nous écoutons, nous avons là un critère de jugement par rapport aux textes (la sainteté), à la structure de la musique elle-même (la beauté formelle) et au fait qu’elle puisse être proposée à tous (l’universalité).
La tradition de l’Eglise souligne donc qu’une musique sacrée, au service de la liturgie, exprime un texte qui est tiré des Ecritures saintes ou de la liturgie elle-même; qu’elle a une forme établie dans le temps qui lui permet d’être proposée comme une donnée objective à accueillir, et pas seulement à utiliser; et qu’elle est offerte à tous, au-delà des contingences de temps et de lieu.
Ce sont là les critères et les questions pour entrer par la musique au service de la liturgie, quelles que soient les circonstances où l’on est appelé, en tout temps et en tout lieu. « A ce sujet, il convient d’éviter l’improvisation générale ou l’introduction de genres musicaux qui ne sont pas respectueux du sens de la liturgie. En tant qu’élément liturgique, le chant doit s’intégrer dans la forme propre de la célébration. Par conséquent, tout – dans le texte, dans la mélodie, dans l’exécution – doit correspondre au sens du mystère célébré, aux différents moments du rite et aux temps liturgiques »4 .
Malgré les déclarations du Concile Vatican II5  et du Magistère pontifical, la musique d’église vit un moment critique ; elle est frappée par l’herméneutique de la discontinuité et de la rupture, dont parlait Benoît XVI dans son discours à la Curie romaine : « Dans le grand débat sur l’homme, qui caractérise le temps moderne, le Concile devait se consacrer en particulier au thème de l’anthropologie. Il devait s’interroger sur le rapport entre l’Eglise et sa foi, d’une part, et l’homme et le monde d’aujourd’hui, d’autre part. La question devient encore plus claire, si, au lieu du terme générique de “monde d’aujourd’hui”, nous en choisissons un autre plus précis : le Concile devait définir de façon nouvelle le rapport entre l’Eglise et l’époque moderne. »6
Cela veut dire qu’au nom d’une modernité mal comprise, qu’il vaudrait mieux appeler « modernisme », on a omis de transmettre, dans le sens de tradere, à l’époque moderne, les valeurs que véhiculaient le chant grégorien et la polyphonie sacrée classique : sainteté, beauté formelle, universalité ; mais que l’on en est arrivé à utiliser des textes quelconques, des formes négligées d’un point de vue musical, peu adaptées à véhiculer le sacré, que l’on pourrait admettre dans des contextes restreints, mais qui ne peuvent certainement pas être utilisées dans tous les contextes. Alors « la controverse autour de la musique sacrée devient symptomatique de la question plus profonde de savoir ce qu’est le culte divin. »7
La musique sacrée, pour être définie comme telle, doit alors exprimer la beauté formelle (art vrai), l’adhésion totale aux textes qu’elle présente, l’harmonie avec le temps et le moment liturgique auquel elle est destinée, la juste correspondance avec les gestes proposés par le rite8 .
Il est alors évident qu’un rapport mal interprété avec le « monde moderne », qui n’est pas jugé et compris à partir du mystère eucharistique célébré, c’est-à-dire du Verbe incarné, Jésus de Nazareth mort, ressuscité, et donnant par sa présence un sens à l’histoire, engendre une « restriction » du concept de participatio actuosa9  : on limite alors la participation au chant liturgique à l’utilisation d’un chant ou d’une musique, qui n’est que participation extérieure.
« Une Église qui n’exécute plus que des “musiques à utiliser” s’abandonne à l’inutile et devient elle-même inutile. […] L’Eglise ne doit pas se contenter de ce qui est utilisable pour la communauté ; elle doit élever la voix du cosmos, et en glorifiant le Créateur, tirer du cosmos sa magnificence, le rendre splendide et par là beau, habitable, aimable. »10

  1. . J. Ratzinger, Introduzione allo spirito della liturgia, edizioni San Paolo, Cinisello Balsamo, 2001, p.141. []
  2. . J. Ratzinger, Teologia della liturgia. Il Fondamento teologico della musica sacra, LEV, Rome, 2010, p. 595. []
  3. . Saint Pie X, Motu proprio sur la musique sacrée, Tra le sollicitudini, 22 novembre 1903. []
  4. . Benoît XVI, Sacramentum caritatis, 42, 22 février 2007. []
  5. . Cf. concile Vatican II, Const. sur la Sainte Liturgie Sacrosanctum Concilium, nn. 112-121. []
  6. . Benoît XVI, Discours à la Curie Romaine, 22 décembre 2005. []
  7. . J. Ratzinger, Teologia della liturgia, op. cit., p. 605. []
  8. . Cf. Jean-Paul II, Chirographe pour le centenaire du Motu proprio Tra le sollicitudini, cit. supra ;  Id., encyclique Ecclesia de Eucharistia (17 avril 2003), chap.V. []
  9. . Cf. Sacrosanctum Concilium, op. cit., 114. [participatio actuosa : participation active. Ndlr] []
  10. . J. Ratzinger, Teologia della Liturgia, op. cit., p. 601. []

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