Revue de réflexion politique et religieuse soutenue par le Centre National du Livre (Ministère de la Culture).

Richard Millet : Fatigue du sens

Article publié le 28 Oct 2011 | imprimer ce texte imprimer ce texte

A propos de Richard Millet, Fatigue du sens, Pierre-Guillaume de Roux, avril 2011, 154 p., 16 €.

Richard Millet, dans un court essai, trace avec force les lignes dominantes d’un cataclysme cosmique : un monde qui disparaît dans un autre qui le dévore et l’anéantit. La société contemporaine, toute en collisions, se caractérise par la fatigue du sens, à la fois concept et attitude dans laquelle il voit le tissu intime de l’époque. Cette dernière, à le lire, toute d’illusion, d’hypocrisie, d’instrumentalisation, trouve toute sa cohérence dans de grands poncifs idéologiques tels que « la spécialisation à outrance, la segmentation infinie, l’expertise, à l’ère du faux généralisé [qui] opèrent comme des brouilleurs de signification : la complexité comme élément de la fatigue du sens ». Voici un temps où de faux ennemis, protestantisme et islamisme, se disputent une hégémonie dont la résultante semble devoir être, à l’exclusion de toute autre voie, une disneylandisation généralisée, tant le second ne paraît être qu’une « variante spectaculaire du capitalisme protestant ». Un monde où les moyens de manipulation sociale au service du règne qui émerge éclatent ou absorbent tour à tour. Effet d’éclatement du communautarisme, qui est « […] le plus fragile et le plus hypocrite traité de paix au sein d’une guerre civile en cours ». Effet d’unification, par dissolution, de l’anglais international, « une sous-langue programmatique : l’accomplissement du nihilisme », ou encore un paradoxe universel, « une langue d’esclaves dont les maîtres tolèrent que le langage se confonde avec le leur ».
Ces aphorismes et réflexions, teintés pour le moins de tristesse, parfois de rage, souvent d’un recul écoeuré, témoignent des gouffres innombrables qui, dans notre temps, s’ouvrent, s’élargissent et séparent, où la société se mue en dissociété sous l’effet d’une imprégnation idéologique qui révèle, elle, la grande fatigue de l’humanité… ou de ce que l’auteur perçoit comme tel. N’est-ce pas après tout à la fois le symptôme, le drame et le piège des décadences que de se parer des atours de l’inéluctable et de l’irréversible ? L’écrivain tombe parfois dans les facilités de la solitude sublime : l’autocentré douloureux ou l’exagéré du style. Il n’en reste pas moins que de nombreuses comètes langagières portent leurs lumières, la plus belle se réservant pour la fin. Le singulier se fait étrangement pluriel, les dehors criards, les visions hypnotisantes s’effacent et lèvent le voile sur une discrète espérance dans un invisible intime, coeur, âme et intelligence de l’homme (de ce qu’il en reste ?) : « Nous ne serons pas, nous autres, des êtres posthistoriques. Nous ne serons rien, prenant le nihilisme au mot, afin d’être nous-mêmes ».

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