Revue de réflexion politique et religieuse.

Face au Minotaure

Article publié le 10 Juil 2011 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Entretien. Il ne sert à rien de dénoncer sans cesse la « culture de mort » si l’on ne s’efforce pas d’en comprendre le lien intrinsèque avec la philosophie qui la sous-tend et ses conséquences institutionnelles.

Catholica – Dans votre livre, vous écrivez que certaines personnes « en appellent ingénument […] à la dignité humaine comme si celle-ci était une valeur indiscutable de contenu universel ». Pourquoi « ingénument » ?
Dalmacio Negro – La dignité est un concept social. La dignitas était à Rome une qualité ou un mérite reconnu à quelqu’un pour sa conduite, un élément indispensable du cursushonorum permettant l’accès à une charge publique. Une personne se rend digne ou indigne par sa conduite, non par le seul fait d’appartenir à l’espèce humaine, ce qui n’est qu’une donnée. On voit très bien ce caractère éminemment social du concept de dignité lorsqu’on tient compte de ce qu’une conduite estimée digne dans une culture peut être considérée indigne dans une autre. Hume le dit très bien dans son célèbre Dialogue. Considérée en elle-même, la « dignité humaine » est une expression dépourvue de sens. L’humanité n’est sujet de rien, en dépit du fait que la pensée abstraite parle d’une religion de l’Humanité (Comte), de droits humains, etc., et donc aussi de dignité humaine. Seuls les primitifs, disait Hegel, pensent dans l’abstrait. L’ontologisation de cette expression a une explication : l’inhumanité du XXe siècle, qui continue au XXIe sous des formes revêtues d’humanitarisme, comme la culture de mort. Quand on en appelle à la dignité humaine, on veut faire ressortir, comme le font par exemple les papes, que l’être humain est qualitativement distinct des autres, ou pour parler comme Kant, qu’il est une fin en soi.
L’expression ne peut qu’être métaphorique ou idéologique, et je crains fort qu’elle ne se soit installée que dans ce second sens dans le langage. Il est très significatif qu’elle ait commencé à se diffuser pour célébrer la dignité supérieure de la race aryenne, et pas plus étonnant que dans le lucratif festival humanitaire que les professionnels du pouvoir et du progrès, et les idéologues offrent quotidiennement, on parle de la « dignité des animaux ».
En tant qu’usage linguistique, la « dignité humaine » relève de la croissante imprécision des langues européennes, conséquence des déformations idéologiques (les novlangues à la Orwell ou la politicalcorrectness) ; de la croissance des incertitudes face à l’avenir ; de l’augmentation de la barbarie (pensez à la législation permettant l’avortement, l’euthanasie, etc.) cultivée dès l’école dans le cadre des nouvelles pédagogies et des programmes d’études obligatoires définis par des politiciens, bureaucrates, sociologues, psychologues, pédagogues rétroprogressistes, etc. Mais tout cela nous entraînerait bien loin.

Dans le même sens, beaucoup d’auteurs catholiques semblent penser que l’organisation actuelle des sociétés occidentales constitue un ordre fondamentalement juste, alors même qu’ils en dénoncent des « dérives » nihilistes. Comment interpréter cette timidité critique ?
Sur le plan des croyances, pour beaucoup de gens, le socialisme a remplacé de fait le christianisme, l’Etat a remplacé l’Eglise, la législation la théologie, le mode de pensée étatique le mode de pensée ecclésiastique, etc. Inconsciemment dans beaucoup de cas, mais c’est ainsi. On peut dire que l’Europe est aujourd’hui social-démocrate comme elle fut chrétienne. Cependant aucune société, aucune culture ou civilisation ne sera jamais chrétienne en totalité, et il en va de même avec la social-démocratie. Et de fait il existe un conflit latent entre celle-ci et le christianisme. Ce conflit est explicite en Espagne, et il y est même toujours plus intense depuis que l’Instauration de la monarchie a permis au socialisme de s’affirmer. Dans ce conflit, latent ou explicite, les plus déconcertés sont les chrétiens, à cause de la confusion et de la timidité de l’Ecclesia docens – les orthodoxes paraissent moins atteints, comme en Russie –, et cela à cause de la crise spirituelle du bas clergé qui subit l’impact du mode de pensée idéologique. Après tout concile il est habituel que règne une certaine confusion, mais cette fois la crise a été aggravée par les interprétations arbitraires consécutives à Vatican II.
La conséquence la plus grave est que les catholiques ont à peu près totalement oublié d’être un contre-monde dans le monde et se sont habitués à penser de manière étatique. En réalité ce n’est pas nouveau. Je crois que l’Eglise n’a jamais complètement compris ce que signifiait l’Etat. Sans aucun doute, depuis le XVIe siècle, la pensée ecclésiastique s’est opposée à la « raison d’Etat » ; mais bien peu – parmi lesquels la figure la plus notable semble avoir été le cardinal Reginald Pole, qui ne fut d’ailleurs que tardivement ordonné prêtre – se rendirent compte de ce que signifiait l’irruption de l’Etat. La raison en est peut-être dans le fait que l’Etat s’est construit à l’origine en copiant l’Eglise, pour rapidement devenir son alter ego temporel particulariste, en contraste avec l’universalisme ecclésiastique et celui de l’Empire médiéval. La ratio status imite la ratio ecclesiae même si la manière de penser ecclésiastique est sub specie aeternitatis, tandis que celle de l’Etat est sub specie temporis. Avec le temps, l’Etat aussi s’est développé, jusqu’à devenir une complexio oppositorum comme l’Eglise. L’Etat aujourd’hui n’est plus un alter ego, il est un rival libéré de ses présupposés spirituels, comme l’a vu Böckenförde, anxieux de posséder la summa potestas sur les corps et les âmes : l’Etat totalitaire. En somme, avec le temps, le mimétisme s’est inversé. Si auparavant l’Etat imitait l’Eglise, à cause de l’influence protestante – cujus regio ejus religio, à chaque peuple la religion de son prince –, l’Eglise a commencé peu à peu à imiter l’Etat.
Grâce à la papauté, l’Eglise catholique s’est maintenue relativement en marge, malgré « l’alliance du Trône et de l’Autel » (le Trône en premier…). Dans la période récente, après la mort de Pie XII, qui avait les idées claires, l’Eglise a fait naufrage disait Pierre Chaunu, et le mimétisme s’est accru. En se donnant pour vaincue, par un excès de prudence voire par charité, la papauté a souscrit à la théorie de la convergence entre le socialisme soviétique et le « capitalisme », ce qui équivalait à prédire que la social-démocratie s’imposerait universellement, car elle s’avérait préférable au socialisme marxiste-léniniste, et en réalité s’accordait très bien avec le grand capitalisme. Ce qui est logique, vu que la social-démocratie est « la religion du capitalisme » dont parlait Walter Benjamin dans les années vingt, comme l’a récemment rappelé le théologien Thomas Ruster. Il n’y a pas lieu de s’étonner qu’en social-démocratie « l’argent renferme toutes les influences », pour décrire la situation spirituelle d’une formule de Hegel.
Lorsque Jean-Paul II a mis fin à l’Ostpolitik et commencé à corriger les interprétations fausses de Vatican II, le mal était fait. Une bonne partie du clergé restait fascinée par la sécularisation, problème interne à la théologie protestante (ou peut-être même à la seule théologie luthérienne), dont l’idée s’était répandue qu’il s’agissait du destin du christianisme. […]

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