Revue de réflexion politique et religieuse.

Une âme vide dans un corps sain

Article publié le 28 Sep 2010 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Dans la modernité tardive, le jugement de C.S. Lewis prend un relief particulier : « le pouvoir qu’a l’homme de faire de lui-même ce qui lui plaît, c’est […] le pouvoir qu’ont certains hommes de faire des autres ce qui leur plaît ». Entretien avec Robert Redeker, autour de son livre Egobody. La fabrique de l’homme nouveau, Fayard, mai 2010, 200 p., 16 €.

CATHOLICA — La déshumanisation représente l’un des thèmes principaux de votre réflexion. Aux livres tels Le Déshumain (2001), Le Sport contre les peuples (2002), Nouvelles figures de l’homme (2004), Le sport est-il inhumain ? (2008), s’ajoute votre volume récemment paru, Egobody. La fabrique de l’homme nouveau. Que signifie cet homme nouveau que vous baptisez ainsi d’un nom barbare mais qui lui convient parfaitement ?
Robert Redeker — L’être humain contemporain organise son existence selon un nouveau rapport au corps. Nous vivons le temps des crèmes anti-âge, du Viagra, des cellules-souches, des greffes du visage, des mains, du pénis, de la cornée, le temps où l’alimentation est présentée dans la publicité et dans les supermarchés avec des arguments pharmaceutiques. Très prochainement des organes complexes pourront être changés, à la façon de pièces dans une automobile. Cet être traite aussi son moi – objet de la psychologie et de la psychanalyse – comme s’il s’agissait de son corps, l’amalgamant à lui. Pour nos contemporains, le corps est la même chose que ce que fut le marxisme pour Sartre : « l’horizon indépassable de notre temps ». Précisons : l’horizon indépassable du temps, de la vie. Ce fantasme de « l’horizon indépassable » a un sens. Celui-ci : notre époque est celle d’une dégradation – plutôt que d’une mutation – anthropologique. Un auteur comme Herbert Marcuse – penseur freudomarxiste dont je ne partage pourtant ni le progressisme ni le fanatisme de « la libération » – nous met sur la voie en forgeant le concept d’« homme unidimensionnel ». L’homme n’aurait plus qu’une seule dimension – voilà qui exprime bien une dégradation. Ce philosophe, qui connut son heure de gloire dans les années 60-70, attribue aux progrès techniques, aux technologies de la communication, à la consommation effrénée cet enfermement de l’homme dans une seule dimension, celle de la production-consommation. Il ne s’agit pas de le suivre dans ses analyses, mais de signaler en quoi le syntagme « homme unidimensionnel » est heuristique. Il suggère un oubli, qui se serait approfondi dans les deux derniers siècles. Nous avons oublié que l’homme ne vivait pas sur un seul plan, ni même sur deux, mais sur trois plans. […]

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