Revue de réflexion politique et religieuse.

Un champion de l’Europe chrétienne, Marc d’Aviano

Article publié le 12 Juin 2010 | imprimer ce texte imprimer ce texte

A trois siècles de distance, la figure du Père Marc d’Aviano s’associe admirablement à sa passion pour la « chrétienté » (comme il l’appelait), c’est-à-dire non pour une Eglise abstraite, mais pour les chrétiens alors divisés et incertains face à l’ennemi turc. Il ne haïssait nullement l’ennemi, au contraire, il était bien connu des militaires et des chefs musulmans et estimé d’eux pour sa sainteté.

Le Dr Heuss, président de la République fédérale allemande dans les années cinquante, voyait l’Europe reposer sur trois collines : le Golgotha, l’Acropole d’Athènes et le Capitole de Rome. La religion, la philosophie, et le droit sont les véritables bases durables de notre civilisation. C’est ce qu’avait compris un humble capucin, le Père Marc d’Aviano, qui a vécu à l’époque du grand péril turc auquel l’Europe a été confrontée au XVIIe siècle. Le continent, après la guerre de Trente Ans et la Paix de Westphalie (1648), prenait acte, y compris sur le plan diplomatique, de la rupture de l’unité de la foi catholique, en se scindant en une Europe luthérienne au nord, et une Europe catholique au sud. Seul restait intact le Saint Empire romain-germanique, tandis que les puissances coloniales (Espagne, Angleterre, Portugal, Hollande) se préoccupaient plus de leurs intérêts outre-mer que de l’unité européenne. C’était l’époque où Louis XIV, pour se défendre de la menace germanique, aidait financièrement et au terme d’accords plus ou moins inavoués, les Turcs qui, de leur côté, après la chute de Constantinople, se ruaient sur les Balkans, poussant jusqu’à Vienne, alors capitale de l’Empire. Venise, qui continuait d’être une puissante république maritime, maîtresse de la Méditerranée orientale, ainsi que la Pologne, étaient concernées par l’affaire, mais elles craignaient le pouvoir impérial. C’est de cette division des âmes que profitèrent les Turcs, qui occupèrent l’Albanie, une partie de la côte dalmate, et menacèrent la Hongrie et l’Autriche elle-même. Tel est le moment dramatique où vécut Marc d’Aviano, un humble capucin, né dans le Frioul et par le fait placé, pour ainsi dire, aux confins de trois composantes ethniques européennes : latine, germanique et slave.
Aviano est aujourd’hui un village adossé aux Alpes, aux confins de la Yougoslavie à l’est, et au nord, de l’Autriche. Au XVIIe siècle, le bourg, qui était entouré d’une zone agricole florissante et comptait quelques manufactures textiles, appartenait à la République vénitienne. Cent cinquante ans auparavant Aviano avait été attaqué par une expédition turque qui, après avoir mis en pièces la garnison vénète, avait saccagé le pays et déporté une grande partie de la population dans la consternation générale. Le souvenir en était encore vif en 1631 quand vient au monde Carlo Domenico Cristofori, troisième enfant de la famille, le futur Père Marc.
La famille, aisée, après l’école, l’envoya au collège des pères jésuites de Gorizia pour acquérir une formation plus complète et pour le prestige du foyer. Mais à Gorizia, le jeune homme, pris par l’idéal croisé, s’enfuit dans le but de combattre seul les Turcs. Les capucins de Capodistria, qui l’avaient recueilli, le renvoyèrent chez lui. Il prend alors la décision de suivre la voie franciscaine et en 1644, après avoir revêtu l’habit, il émet ses vœux religieux. Il a alors dix-neuf ans. A vingt-cinq ans, il est déjà prêtre et prédicateur. Après avoir dirigé, comme recteur, les couvents de Belluno et d’Oderzo, en territoire vénète, il se consacre à la prédication. En 1676, à Padoue— il avait donc quarante-sept ans —,il accomplit un miracle qui suscite l’enthousiasme populaire, mais aussi l’irritation des autorités ecclésiastiques qui décident de l’exiler. A Venise, il guérit une religieuse par une simple bénédiction après sa prédication. Sa renommée se répand rapidement dans toute la Vénétie et atteint l’Autriche où la cour le réclame. L’évêque de Cologne, en Allemagne, insiste pour que le thaumaturge se rende sur son territoire où sévissent les luthériens. En 1680, le Père Marc (tel était le nom religieux du prêtre) se rend en Autriche en passant par Trente, Innsbruck, Salzburg, Linz. C’était alors le règne de l’empereur Léopold Ier, qui, à la suite de la mort de son frère, avait laissé ses études de théologie et une vocation sacerdotale pour la succession du trône impérial. Léopold était un homme très pieux, humble, mais indécis et peu apte à gouverner. Leur rencontre a lieu à Linz, et a des résultats imprévus : entre les deux personnages s’établit une profonde amitié qui ne cessera plus désormais, au point que à dix-huit reprises, le Père Marc, après avoir passé l’hiver en Italie, se rendra de longs mois dans le nord pour prêcher au cours de longues randonnées et pour prodiguer ses conseils à Léopold. Partout où passe le prédicateur, il suscite une émotion profonde, et accomplit des guérisons miraculeuses et provoque des conversions. Le comte palatin de Neuburg l’hébergera plus d’une fois dans son château. Il ira même jusqu’à Bruxelles, non sans difficulté, puisqu’il lui faut le laisser-passer de Louis XIV qui le connaît de réputation mais craint qu’il soit un agent secret impérial. Le Père Marc, avec un compagnon, après d’enthousiastes et fructueuses prédications à Milan et Turin, passe le Mont Cenis, se rend à Lyon et se dirige vers Paris. Mais le Roi le fait arrêter près de Mâcon. La police le fouille, le met sur une charrette de paille et l’expédie, menotté, vers la frontière belge alors aux mains des Espagnols. L’accueil en Belgique est triomphal. Il prêche à Bruxelles, Anvers, Mâlines, Gand, Louvain, Namur, Liège, faisant toujours une forte impression, des conversions, des miracles, des guérisons extraordinaires. Il pousse jusqu’à Groningue avant de redescendre par Paderborn, Cologne, Würzburg, la Suisse, Milan enfin. Les documents de l’époque font état des dizaines de béquilles laissées dans les églises attestant des miracles opérés sur des estropiés, boiteux, ainsi que d’ex-votos de sourds et d’aveugles.

Missions diplomatiques

L’année d’après, le Père Marc s’en retourne à Vienne sur ordre du pape Innocent XI, aujourd’hui béatifié, qui lui avait confié la délicate mission d’atténuer les tensions politiques entre l’Empire et la France, et entre celle-ci et l’Espagne. L’année suivante il doit se rendre en Espagne, mais le roi de France lui refuse une nouvelle fois le passage. Entre-temps, les Turcs, qui avaient bousculé les garnisons impériales en Hongrie, arrivent à Vienne. La famille impériale se réfugie à Linz et l’armée se prépare dans la fièvre à affronter les agresseurs. Léopold appelle alors le Père Marc. On était en mai 1683, et les Turcs venaient tout juste de mettre le siège devant la capitale. Toutes les chancelleries européennes avaient les yeux fixés sur ce péril imminent, car une fois Vienne tombée, les Turcs auraient les mains libres en Pologne et en France. Jean Sobieski III, le roi de Pologne, sommé de se joindre aux armées impériales, pose des conditions exorbitantes : il exige que l’empereur lui abandonne le commandement militaire, il réclame des sommes considérables, chose impossible dans les conditions du moment. Le Père Marc va alors voir personnellement Jean Sobieski (dont la femme était française), il le confesse, célèbre la sainte messe et l’exhorte à voler au secours de l’armée impériale en lui adjoignant trente mille hommes. Le Père Marc intime de prier, prêche les soldats, les confesse et leur recommande d’avoir confiance dans la protection de la Sainte Vierge. Le 12 septembre, l’armée impériale attaque l’ennemi, pendant que le capucin, crucifix en main, l’exhorte à combattre avec courage pour la chrétienté. La victoire est complète, et s’il n’y avait eu dispute entre les chefs, la route de Budapest aurait été ouverte.
Après ce succès, le capucin retourna bien humblement dans son couvent de Padoue, en franchissant la Slovénie et la Vénétie. L’année suivante, il retournera donner des conseils aux commandants impériaux pour la reconquête de Budapest, et les années ultérieures il fera de même en dirigeant les troupes sur Belgrade. De 1685 à 1689, il va présenter ses projets stratégiques à Vienne en vue de la reconquête des Balkans.
La France, depuis longtemps, s’opposait à une paix entre les Turcs et les Impériaux, créant des situations difficiles pour Léopold. Celui-ci est contraint de conclure une alliance avec les princes protestants (dans le cadre de la Ligue d’Augsbourg). Cette stratégie déplaît au Saint-Siège. Une fois disparu Innocent XI, le nouveau pontife, Alexandre VIII, un Vénitien qui penchait pour la politique française, charge une nouvelle fois Marc d’Aviano d’aller à Vienne pour convaincre Léopold de rompre cette alliance, bien que juridiquement les Princes fassent encore partie du Saint-Empire romain-germanique. Alexandre VIII meurt à peine un an plus tard (1691) et on cherche à Rome à atténuer le différend avec la cour de Vienne en confiant, cette fois encore, cette mission diplomatique au Père Marc. Il connaissait parfaitement toutes les flatteries, tous les mensonges et les intérêts sordides qui s’y cultivaient. Qui plus est, certains de ses confrères vénitiens, par jalousie, l’avaient dénoncé comme imposteur. Il aurait certes préféré la vie cachée du couvent aux longs voyages, effectués presque toujours pieds nus avec sa bure rugueuse pour seul vêtement. Il obéit néanmoins avec une étonnante humilité et supporta la malveillance avec résignation. Avec l’empereur, il se montre d’une grande franchise, l’avertit de graves désordres constatés parmi les soldats, des pillages commis dans les églises de Hongrie pendant les campagnes militaires, il le met en garde contre l’hypocrisie de certains courtisans et les rivalités entre chefs militaires. Le Père d’Aviano pensait que la conduite la plus pertinente pour l’Autriche était de porter ses efforts politiques et stratégiques sur les Balkans. Cent soixante-quatre lettres de Léopold au Père Marc, et cent cinquante-trois de celui-ci à l’empereur, témoignent de l’étroite confiance et de l’amitié chrétienne régnant entre les deux hommes, et de l’esprit de paternité du capucin.

Actions missionnaires

Une année, le Père Marc fut envoyé prêcher à Rome, mais le parti italo-français redoutait que la présence du grand capucin n’altère l’équilibre politique. On trouva donc un prétexte pour l’empêcher de venir. La même chose arriva à Florence, en sorte que sa prédication forte et irrésistible se porta en Allemagne, en Hongrie et en Slovénie, et bien sûr aussi dans le nord de l’Italie. Ce qui surprend, c’est qu’en tous lieux il ne s’exprimait presque jamais qu’en italien. En Allemagne, il ne prononçait que quelques phrases dans la langue locale, mais son visage hiératique, son regard profond, sa voix puissante et souvent émue produisaient de tels effets sur les foules que celles-ci remplissaient les places, escaladaient les balcons et les toits pour le voir et l’écouter.
Marc d’Aviano est encore retourné à Vienne en 1686, à la satisfaction de l’ambassadeur vénitien lui-même et du nonce apostolique. La situation politique et militaire était alarmante, puisque depuis 1685, avec Mustapha II, le nouveau sultan d’Istanbul, les opérations militaires en Hongrie avaient redoublé d’intensité. L’humble capucin exhorta à la confiance en Dieu, il fit faire des prières publiques, fit transporter processionnellement l’image de la Vierge Marie dans les cathédrales. Et le 11 septembre, l’armée impériale aux ordres d’Eugène de Savoie culbuta une nouvelle fois les Turcs à Szeged, en Hongrie.
Cette fois, le Père Marc aurait voulu rester dans sa cellule de Padoue où il était revenu pour y terminer ses jours. Mais une fois encore, au cours de l’été suivant, il lui fallut se rendre à Vienne. Ultime voyage : épuisé, après une brève maladie, il rend l’âme dans les bras mêmes de Léopold. Il avait 69 ans.
A trois siècles de distance, la figure du Père Marc d’Aviano s’associe admirablement à sa passion pour la « chrétienté » (comme il l’appelait), c’est-à-dire non pour une Eglise abstraite, mais pour les chrétiens alors divisés et incertains face à l’ennemi turc. Il ne haïssait nullement l’ennemi, au contraire, il était bien connu des militaires et des chefs musulmans et estimé d’eux pour sa sainteté. Sa passion n’était pas celle des armes, mais bien plutôt celle de la foi catholique, de la préservation de la civilisation chrétienne, de la conversion des protestants, d’une action de paix et de concorde envers les frères séparés qui pourtant lui adressaient des invectives, et le calomniaient au moyen de libelles diffamatoires. Ils ont même tenté de le tuer lors de son voyage en Allemagne et en Hollande. De son côté, il n’a jamais recouru qu’à l’arme de la parole, ne rédigeant aucun écrit polémique. Ce champion de la foi catholique peut encore aujourd’hui être proposé à notre admiration, à un moment où l’on parle beaucoup de « réévangélisation ». Il nous apprend que la première réévangélisation qui soit, c’est celle de la sainteté et de l’austérité, et que dans une Europe jouisseuse et avide de bien-être, c’est surtout des héros de l’Evangile et des saints remplis d’amour pour le Christ et l’Eglise que nous avons besoin.

[note : cet article a été publié dans catholica, n. 26, pp. 41-45].

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