Revue de réflexion politique et religieuse.

Gramsci, ou le suicide de la révolution

Article publié le 5 Jan 2010 | imprimer ce texte imprimer ce texte

« Bonnes feuilles » du livre d’Augusto Del Noce, Le suicide de la révolution, à paraître aux éditions du Cerf.

Mais conduisons maintenant Gramsci devant Marx. La prééminence du caractère culturel l’amène à remplacer la lutte de classe par celle entre deux conceptions de la vie, la conception transcendantaliste et la conception immanentiste, ou du moins à subordonner la première à la seconde. Mais à quoi correspond cette substitution, sinon à la redécouverte de la disposition spirituelle des Lumières, comme lutte de la «modernité » contre la tradition ? Singulière est en effet l’insistance de Gramsci sur l’idée de « modernité », véritable catégorie essentielle de sa pensée, mais, à y regarder de près, catégorie à laquelle il doit arriver par voie négative après avoir congédié l’économisme marxiste, en même temps qu’il doit la séparer du conservatisme, auquel elle était associée chez Croce, comme du caractère chrétien, qu’elle avait chez Gentile. Il ne s’agit pas d’une simple question terminologique. En réalité, la réintégration italienne du marxisme à travers la version révolutionnaire de l’historicisme débouche sur une réintégration dans les Lumières. Ainsi s’explique l’étrange situation de la pensée de Gramsci, qui fait que les opposés coexistent sans pouvoir s’accorder ; la racine du caractère insurmontable de l’antinomie pratique réside dans le caractère insurmontable de l’antinomie idéelle. Chez Gramsci, le maximum de la tension révolutionnaire et le maximum du modérantisme coexistent en effet paradoxalement.
Concentrons encore une fois notre attention sur le célèbre passage concernant le concept d’« orthodoxie », sans nous lasser d’y réfléchir, puisqu’il est la clé des méditations gramsciennes durant les années de prison : « Le christianisme fut révolutionnaire par opposition au paganisme, parce qu’il fut un élément de séparation complète entre ceux qui soutenaient l’ancien monde et ceux qui soutenaient le nouveau. Une théorie est précisément “révolutionnaire” dans la mesure où elle est un élément de séparation et de distinction consciente entre deux camps, dans la mesure où elle est un sommet inaccessible au camp adverse. Tenir que la philosophie de la praxis n’est pas une structure de pensée complètement autonome et indépendante, en antagonisme avec toutes les philosophies et les religions traditionnelles, signifie en réalité n’avoir point coupé les liens avec l’ancien monde, sinon même avoir tout simplement capitulé. » Qu’autosuffisance philosophique du marxisme signifie pensée révolutionnaire portée à l’extrême cohérence, cela ne fait pas de doute. Mais, d’un autre côté, il n’y a pas d’écrivain marxiste qui restreigne comme lui la polémique antibourgeoise ; il s’agit d’une position obligée, étant donné que le concept de modernité inclut aussi bien le monde bourgeois que le monde communiste. En fonction de ce qui a déjà été dit, il ressort que l’aspect de continuité avec la modernité bourgeoise (qui sur le plan pratique fonde la plus grande ouverture aux alliances) découle de ce procès nécessaire en vertu duquel la pensée de Gramsci arrive à la rencontre avec les Lumières et à la réintégration du marxisme dans les Lumières. La nécessité et le caractère insurmontable de l’antinomie sont l’argument princeps pour briser toute interprétation dans un sens social-démocrate. En effet, tout à fait différentes sont, moralement, la bourgeoisie rencontrée par les sociaux-démocrates et la bourgeoisie rencontrée par Gramsci, après le plus total refus de la socialdémocratie classique. Il s’agit, dans le premier cas, d’une bourgeoisie encore attachée, dans une large mesure, au droit naturel. Chez Gramsci, il s’agit de l’alliance, en réalité durable bien que pensée comme provisoire, avec la bourgeoisie nouvelle et « progressiste » qui se sent libérée, à travers précisément une acceptation sui generis de la démystification révolutionnaire, de tout préjugé de la morale traditionnelle. Les sympathies que ses représentants lui expriment ne sont pas immotivées.

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