Revue de réflexion politique et religieuse.

Numéro 105 : Refonder le lien social

Article publié le 14 Juil 2009 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Nous assistons avec un sentiment d’impuissance à un démantèlement généralisé des bases de la société, partout dans le monde, même si c’est avec des nuances parfois importantes. Certains lieux sont quelque peu préservés, d’autres beaucoup plus gravement atteints, permettant dans ce cas de mieux saisir les impasses vers lesquelles on se dirige.

Nous assistons avec un sentiment d’impuissance à un démantèlement généralisé des bases de la société, partout dans le monde, même si c’est avec des nuances parfois importantes. Certains lieux sont quelque peu préservés, d’autres beaucoup plus gravement atteints, permettant dans ce cas de mieux saisir les impasses vers lesquelles on se dirige. Plutôt cependant que de sombrer dans le fatalisme, ne s’agirait-il pas de se demander comment les sociétés dont on a détruit à ce point les cadres les plus fondamentaux peuvent espérer résister à la mort qui les menace, et comment il est possible d’imaginer l’hypothèse d’un relèvement, miracle mis à part ?<br />
Certes un « doute méthodique » est de mise, à cause du décalage existant entre la représentation donnée par les médias et les réalités qu’ils déforment ou qui leur échappent. Entendons ici les médias dans le sens le plus large et complexe, comme tout ce qui transmet informations, modèles et normes, incluant les vecteurs techniques et la façon dont ils sont mis en œuvre (télévision, presse, édition, publicité, rhétorique politique, enseignement, mimétisme social, sans oublier Internet…) et, d’autre part, les lieux d’élaboration de la « ligne » culturelle qu’ils respectent, équivalents contemporains des « sociétés de pensée » et des « philosophes » du XVIIIe siècle. Les vecteurs techniques fournissent une vision discontinue et partielle du monde, répétitive et soumise au déclassement incessant ; quant aux « intellectuels organiques » d’aujourd’hui, ils jouent le rôle de régulateurs du conformisme, au service de ce qui reste de l’idée moderne qu’ils s’efforcent de porter à ses ultimes conséquences, sans qu’il soit absolument certain qu’ils dirigent ou se contentent de refléter une dérive générale. La confection des lois suit le même chemin, se voyant assigner le rôle de codifier et imposer l’éclatement social en conformité avec l’esprit de l’ensemble. Le déni de la réalité naturelle et de ses exigences atteint son paroxysme chez certains auteurs dès lors qu’au nom d’une revendication de liberté absolue, tout ce qui peut ressembler à une loi extérieure à leur volonté, à une exigence universelle de la nature, à une réalité s’imposant malgré nous, est identifié comme ennemi principal. Ainsi le penseur actuellement le plus représentatif de l’idéologie postmoderne, Gianni Vattimo, peut-il se permettre de lancer un très prescriptif « adieu à la vérité », agressivement relativiste et explicitement favorable à l’acceptation joyeuse du mensonge comme condition normale des rapports entre les hommes (Addio alla verità, Meltemi, Rome 2009). En même temps, on ne peut s’empêcher de penser que cette autodestruction intellectuelle traduit un abandon à l’absurdité d’un magma estimé impossible à contrôler, un pessimisme cognitif rejetant tout effort de compréhension et de jugement de ce qui advient, pour se cantonner dans la recherche pragmatique et toute circonstancielle de la meilleure manière de « nous mettre en rapport avec la situation dans laquelle nous sommes jetés » (ibid., p. 13). C’est pourquoi une prudence élémentaire devrait sans cesse nous obliger à discerner dans le flot des informations offertes et des interprétations qui en sont tirées ce qui relève des données certaines et ce qui résulte des effets de miroir grossissant, de la désinformation, de la démoralisation et de l’omission.

Tout cela gêne notre connaissance des transformations qui affectent la réalité sociale. Mais même si la destruction des mentalités et des comportements est effective, elle n’est jamais totale, pas plus qu’elle n’est nécessairement définitive. Il subsiste des îlots de survie, des milieux irréductibles, des réticences, des résistances et des conversions ; de plus la dévastation repose avant tout sur la pérennité d’un mode d’organisation, politique et économique, ou plus exactement dans lequel le politique vidé de sens n’est qu’un instrument parmi d’autres de l’économie. Imaginer que ce mode d’organisation a l’assurance de l’immortalité n’est qu’une croyance inconsistante, et d’ailleurs fortement contrebalancée par toutes sortes de peurs qui, même entretenues dans certains desseins utilitaires, n’en reflètent pas moins la persistance d’un doute profond à cet égard.

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