Revue de réflexion politique et religieuse.

Le singe, le génome et l’homme

Article publié le 9 Déc 2014 | imprimer imprimer  | Version PDF | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

L’idée que les sciences natu­relles détiennent le fin mot sur l’homme et sur le monde peut consti­tuer la pro­fes­sion fon­da­trice d’une doc­trine phi­lo­so­phique, que nous dési­gne­rons ici sous le vocable de bio­lo­gisme. Mais cette même idée peut aus­si cor­res­pondre à une concep­tion res­pi­rée avec l’air ambiant, non réflé­chie, et par là-même pro­té­gée contre toute remise en ques­tion. Cela lui donne son impor­tance en tant que clef de com­pré­hen­sion de la moder­ni­té. Avec Le singe, le gène et le neu­rone, Sébas­tien Lemerle vient oppor­tu­né­ment en pré­sen­ter le déploie­ment socio­lo­gique et cultu­rel en France ((. Sébas­tien Lemerle, Le singe, le gène et le neu­rone. Du retour du bio­lo­gisme en France, PUF, Coll. Science, His­toire et Socié­té, jan­vier 2014, 245 p., 22 €.)) . Pour com­men­cer par une réserve, peut-on réel­le­ment par­ler de « retour du bio­lo­gisme », comme le sous-titre cet auteur ? Même s’il ne traite pas la période pré-contem­po­raine, Lemerle semble adhé­rer au sché­ma assez répan­du qui veut que le nazisme ait entraî­né le bio­lo­gisme dans sa chute, et que ce der­nier n’ait pu reprendre son essor dans les milieux intel­lec­tuels que vingt à trente ans après la guerre. Cette idée ne nous semble que super­fi­ciel­le­ment exacte. Le scien­tisme, qui s’est sur­tout repo­sé sur la phy­sique au XIXe siècle, a com­men­cé à s’appuyer sur­tout sur la bio­lo­gie à par­tir du début du XXe. Ce chan­ge­ment de por­tage s’explique par de mul­tiples rai­sons : les révo­lu­tions qu’a connues la phy­sique (rela­ti­vi­té, quan­tas) ont ébran­lé la croyance naïve en un pro­grès linéaire et homo­gène des sciences fon­da­men­tales ; la Grande Guerre fut aus­si le pre­mier conflit indus­triel, et Hiro­shi­ma apprit bru­ta­le­ment au monde qu’il vivait sous une épée de Damo­clès phy­sique ; dans le même temps, les sciences natu­relles ont pro­gres­sé tout aus­si rapi­de­ment mais sans remise en cause trau­ma­ti­sante. Et puis, quand la phy­sique nucléaire tue, les sciences natu­relles soignent. Bref, le bio­lo­gisme et son cor­ré­lat eugé­niste ne datent pas de l’ère post-68 mais plu­tôt de la seconde moi­tié du XIXe ; ils n’ont pas été l’apanage du seul IIIe Reich, et n’ont que super­fi­ciel­le­ment souf­fert de la chute du nazisme. Par­ler de « retour » du bio­lo­gisme nous semble donc impropre : il fau­drait par­ler de pro­grès voire sim­ple­ment de per­ma­nence. Nous ren­voyons à la remar­quable étude d’André Pichot, La socié­té pure de Dar­win à Hit­ler. « Julian Hux­ley, écrit-il en 1941, au moment où les nazis gazaient les malades men­taux au vu et au su du monde entier, écri­vait que l’eugénisme fai­sait « par­tie inté­grante de la reli­gion de l’avenir ». Ou encore Her­mann J. Mul­ler qui, dans les années 30, vou­lait voir Sta­line adop­ter une poli­tique bio­lo­gique com­por­tant un volet eugé­niste (un eugé­nisme posi­tif, et non pas néga­tif comme celui qui était mis en œuvre à la même époque aux Etats-Unis, en Alle­magne et dans les pays scan­di­naves). Mais évo­quer de tels géné­ti­ciens pré­sen­tait un incon­vé­nient : Hux­ley était un huma­niste social-démo­crate et il fut nom­mé direc­teur de l’Unesco en 1946 ; Mul­ler, lui, était com­mu­niste, et il reçut le prix Nobel la même année 1946 (en outre, il était d’origine juive alle­mande) » ((. André Pichot, La socié­té pure de Dar­win à Hit­ler, Flam­ma­rion, 2000, pp. 9–10.)) .
Quoi qu’il en soit, cette ques­tion his­to­rique ne se trouve pas au cœur d’un livre dans lequel, avec un sérieux non dénué d’humour, Lemerle peint le por­trait du bio­lo­giste grand public, que le grand public connaît sur­tout pour ses prises de posi­tion dans des champs qui ne relèvent pas prin­ci­pa­le­ment de la bio­lo­gie. « A par­tir du milieu des années 1980, les bio­lo­gistes semblent de plus en plus pré­fé­rer la sphère morale et éthique, comme ter­rain de réflexion pri­vi­lé­gié. […]

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