Revue de réflexion politique et religieuse.

Augus­to Del Noce et l’idée de Moder­ni­té

Article publié le 22 Fév 2013 | imprimer imprimer  | Version PDF | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

[note : cet article a été publié dans catho­li­ca, n. 29, p. 30–37]

Les pen­seurs authen­tiques ne tiennent rien pour acquis. Au contraire, ils pro­blé­ma­tisent tout, à com­men­cer par les lieux com­muns pro­po­sés par la culture idéo­lo­gique et dif­fu­sés par ceux qui se décernent sou­vent le nom de phi­lo­sophes uni­que­ment parce que, par fonc­tions, ils s’occupent de ques­tions liées en quelque manière à la pen­sée.
Augus­to Del Noce est un pen­seur authen­tique, jure ple­no. Il a démon­tré qu’il l’était en réflé­chis­sant notam­ment sur le pro­blème de la moder­ni­té, en en fai­sant même un thème cen­tral de sa spé­cu­la­tion. On peut en effet affir­mer que cette réflexion ne l’a jamais quit­té, depuis l’ouvrage fon­da­men­tal Il pro­ble­ma dell’ateismo (Il Muli­no, Bologne, 1964) jusqu’à Rifor­ma cat­to­li­ca e filo­so­fia moder­na (Il Muli­no, Bologne, 1965), un livre peu lu bien que très inté­res­sant, depuis L’epoca del­la seco­la­riz­za­zione (Giuf­frè, Milan, 1970) et sa dis­cus­sion avec Ugo Spi­ri­to dans Tra­mon­to o eclis­si dei valo­ri tra­di­zio­na­li (Rus­co­ni, Milan, 1971), à son livre post­hume sur Gio­van­ni Gen­tile (Il Muli­no, Bologne, 1990).
En ce qui concerne le pro­blème de la moder­ni­té, Augus­to Del Noce a avan­cé une thèse suf­fi­sam­ment ori­gi­nale pour que, au prin­temps 1981, à l’occasion de son 26e congrès consa­cré pré­ci­sé­ment au « concept de moder­ni­té », le Centre d’Etudes phi­lo­so­phiques de Gal­la­rate — une asso­cia­tion de phi­lo­sophes de renom — ait jugé utile de l’inviter à venir y défendre sa thèse et à la confron­ter aux autres pers­pec­tives et inter­pré­ta­tions. Cette invi­ta­tion était une manière de recon­naître l’intérêt de l’interprétation del­no­cienne, en même temps qu’une mani­fes­ta­tion d’estime envers l’un des plus pres­ti­gieux maîtres de la phi­lo­so­phie contem­po­raine.
Mais pro­cé­dons par étapes. Il est connu que la culture phi­lo­so­phique moderne et contem­po­raine a pré­sen­té en sub­stance deux inter­pré­ta­tions du « moderne » : l’une idéa­liste lato sen­su, l’autre que nous pour­rions défi­nir comme catho­lique. L’une et l’autre attri­buent au terme moderne une signi­fi­ca­tion de valeur, non d’époque. Le moderne se carac­té­rise ain­si sur un plan théo­ré­tique, non pas his­to­rique, même s’il se mani­feste à l’intérieur de l’histoire moderne et contem­po­raine, en déter­mi­nant, ou tout au moins en influen­çant tous les autres choix théo­riques et pra­tiques qui dérivent de la « concep­tion » du moderne que l’on adopte.
La pre­mière, celle que nous avons défi­nie comme idéa­liste au sens large, voit dans la moder­ni­té l’aurore et le jour triom­phal de la sub­jec­ti­vi­té et de la liber­té. Pour recou­rir au mot de Hegel dans ses Leçons sur la Phi­lo­so­phie de l’Histoire, on pour­rait dire que la moder­ni­té est « [le jour] de l’Universalité, qui éclate enfin après la longue nuit, fer­tile en consé­quences et ter­rible du moyen âge ; jour qui se signale par la science, l’art et l’instinct de la décou­verte, c’est-à-dire, par ce qu’il y a de plus noble et de plus sublime que le génie humain, affran­chi par le chris­tia­nisme et éman­ci­pé par l’Eglise, repré­sente comme son conte­nu éter­nel et vrai » ((. G.W.F. Hegel, Vor­le­sun­gen über die Phi­lo­so­phie der Ges­chichte, trad. it. La Nuo­va Ita­lia, Flo­rence, 1967, vol. IV, p. 139.)) . En d’autres termes, la moder­ni­té signi­fie l’autonomie conquise en ver­tu du chris­tia­nisme et de l’Eglise ; mais elle ne res­te­rait pas elle-même si elle ne dépas­sait pas les posi­tions qui l’ont engen­drée et favo­ri­sée. Ce n’est que dans le pro­tes­tan­tisme, dit en effet Hegel, que se déve­loppe et mûrit « la liber­té sub­jec­tive de la ratio­na­li­té » ((. Ibid., p. 178.)) . La Réforme pré­sen­te­rait donc comme conte­nu essen­tiel la liber­té de l’homme : après le magis­tère de Luther et par sa ver­tu, mais sur­tout par suite du déve­lop­pe­ment des prin­cipes de la Réforme, cha­cun est maître de lui-même, patron abso­lu de sa propre conscience dans l’intériorité de laquelle advient l’évolution de l’esprit ((. Ibid., p. 185.)) . L’Eglise catho­lique, au contraire, ayant figé ses propres prin­cipes, se serait arrê­tée ((. Ibid., p. 155.)) , elle se serait cou­pée de la science, de la phi­lo­so­phie et de la lit­té­ra­ture huma­niste. Pour avoir main­te­nu et trans­mis la trans­cen­dance, elle aurait amé­na­gé sa propre déca­dence et sur­tout fait obs­tacle au déve­lop­pe­ment de l’esprit et de la liber­té ou, pour uti­li­ser une autre expres­sion de Hegel, fer­mé l’accès à l’autoconscience humaine dans laquelle « il n’y a plus de rébel­lion contre le divin, mais [où] éclate la meilleure sub­jec­ti­vi­té, celle qui sent en elle le divin » ((. G.W.F. Hegel, Vor­le­sun­gen über die Phi­lo­so­phie der Ges­chichte, op. cit., p. 145.)) .
L’histoire, en somme, serait carac­té­ri­sée par le pro­ces­sus d’immanentisation du divin dont la pen­sée, selon ce qu’écrira Gio­van­ni Gen­tile, com­mence à deve­nir consciente à par­tir du libre exa­men exer­cé par le pro­tes­tant ((. Cf. G. Gen­tile, Il moder­nis­mo e l’enciclica Pas­cen­di, in Il moder­nis­mo e i rap­por­ti fra reli­gione e filo­so­fia, San­so­ni, Flo­rence, 1962, p. 46.)) . Le chris­tia­nisme, en tant que reli­gion posi­tive et trans­cen­dante, ne serait par consé­quent rien d’autre qu’un moment pré­pa­rant la reli­gion de l’immanence. L’Eglise catho­lique en tant que « por­teuse de formes péri­mées et mortes d’inculture, d’ignorance, de super­sti­tion, d’oppression spi­ri­tuelle », serait des­ti­née à être éli­mi­née par la civi­li­sa­tion même qu’elle a contri­bué à engen­drer ((. Cf. Croce, Sto­ria d’Europa nel seco­lo deci­mo­no­no, Later­za, Bari, 1938, p. 26.)) .
Que vou­lait dire par là Bene­det­to Croce ? Augus­to Del Noce l’explique très bien dans un pas­sage de son livre Il cat­to­li­co comu­nis­ta. Croce vou­lait dire qu’« avec la Renais­sance et la Réforme avait com­men­cé un pro­ces­sus irré­ver­sible vers la déca­dence de la trans­cen­dance et du sur­na­tu­rel, que la recon­nais­sance de la ratio­na­li­té de ce pro­ces­sus était le signe de l’esprit moderne, qu’à l’inverse tout effort pour le nier ren­dait inin­tel­li­gible l’histoire de l’époque moderne, et que celui qui s’y obs­ti­nait devait en arri­ver à la « des­truc­tion de la rai­son », soit sous la forme d’une « phi­lo­so­phie de col­lège », soit sous celle d’un irra­tio­na­lisme expli­cite » ((. A. Del Noce, Il cat­to­li­co comu­nis­ta, Rus­co­ni, Milan, 1981, p. 77.)) .
La phi­lo­so­phie véri­table serait donc la com­pré­hen­sion de ce pro­ces­sus iné­luc­table, la « jus­ti­fi­ca­tion » de l’histoire en tant qu’épiphanie du divin. De cela on n’aurait pris conscience qu’à l’époque moderne, grâce sur­tout à Des­cartes qui, pour Hegel, « est le pro­mo­teur de la nou­velle phi­lo­so­phie » ((. Hegel, op. et vol. cit., p. 191.))  : « La conscience de la pen­sée a été déga­gée d’abord par Des­cartes de cette sophis­tique de la pen­sée qui ébranle tout. […] Son prin­cipe était : cogi­to, ergo sum. Ce qui ne devrait pas être com­pris comme s’il y avait là un syl­lo­gisme, et si ergo indi­quait une consé­quence des pré­misses, mais ce qui signi­fie que pen­ser et être sont une seule et même chose » ((. Ibid.)) .

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