Revue de réflexion politique et religieuse.

Épis­té­mo­lo­gie apo­lo­gé­tique

Article publié le 21 Fév 2013 | imprimer imprimer  | Version PDF | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

L’athéisme aime se parer d’oripeaux scien­ti­fiques. Lucrèce en appe­lait aux atomes ; Laplace jus­ti­fiait par la méca­nique de New­ton son adhé­sion à un méca­nisme sim­pliste ; de nos jours, le Big Bang puis une évo­lu­tion due au hasard suf­fi­raient à tout expli­quer. Scien­tisme écu­lé, certes, et déjà cent fois réfu­té, mais qui sus­cite aus­si un mou­ve­ment de réac­tion, dont il reste plai­sant de consta­ter la vita­li­té et qui appelle des pro­lon­ge­ments. Sous la ban­nière d’un titre un brin pro­vo­ca­teur, Marie-Chris­tine Ceru­ti-Cen­drier, pro­fes­seur de théo­lo­gie à la facul­té de Minsk, mène un essai tam­bour bat­tant : Les vrais ratio­na­listes sont les chré­tiens ((. Marie-Chris­tine Ceru­ti-Cen­drier, Les vrais ratio­na­listes sont les chré­tiens, Domi­nique Mar­tin Morin, Poi­tiers, 2012, 318 pages, 25 €.)) . « La rai­son mène à Dieu » (p. 5), les athées ne sont pas rai­son­nables, et, par­mi eux, les scien­ti­fiques sont encore les moins sen­sés. « [Les mathé­ma­tiques] ne viennent pas de l’esprit humain, encore moins de son cer­veau [puisque l’homme les découvre aus­si dans la nature], elles ne viennent pas du monde, de la nature, de la matière [puisqu’on ne croise pas un objet mathé­ma­tique comme un objet maté­riel], et pour­tant elles sont uni­ver­selles, elles viennent d’ailleurs mais d’où ? » Une fois envi­sa­gée l’existence de Dieu, « cette pré­sence des mathé­ma­tiques dans l’univers et dans l’intellect ne pose­rait plus pro­blème, qu’elles s’y trouvent parce que cette forme de logique se trouve direc­te­ment en Lui qui ayant fait l’un et l’autre y a por­té Sa marque ou, ce qui est peut-être plus pro­bable à cause des décou­vertes récentes, qu’Il ait vou­lu dans son immense bon­té nous faire évo­luer dans un monde qui nous res­semble et que nous com­pre­nions pour nous évi­ter un dépay­se­ment com­plet. » (p. 26)
Les sciences phy­siques conduisent à la même conclu­sion. La seule exis­tence de lois conduit vers celui qui les a pro­mul­guées. « Pour­quoi ces lois n’ont-elles jamais « déra­pé » ? Qui a fait ces lois (ces lois admi­rables), d’où viennent-elles ? Com­ment le méca­nisme s’est-il mis en marche ? » (pp. 60–61, 87). Com­ment pas­ser ensuite de la matière inerte à la vie ? Com­ment pas­ser de formes de vie pri­mi­tives aux ani­maux que nous connais­sons ? Com­ment expli­quer, sans une intel­li­gence créa­trice, la cor­res­pon­dance entre le code géné­tique et ce qu’il sert à coder ? « Pour for­mer le code avec lequel com­men­cer, il est d’une impor­tance vitale que les méca­nismes de trans­mis­sion et de récep­tion de la cel­lule se soient accor­dés d’avance sur la signi­fi­ca­tion du code, sinon il ne peut y avoir de trans­mis­sion. » (Andrew McIn­tosh, cité p. 136)
Sans nier la pos­si­bi­li­té d’une trans­for­ma­tion des formes vivantes au cours des âges, Marie-Chris­tine Ceru­ti-Cen­drier attaque de front le dar­wi­nisme en ce qu’il consi­dère l’inexplicable hasard comme un indé­pas­sable prin­cipe d’explication. Elle consacre éga­le­ment un cha­pitre à l’attitude psy­cho­lo­gique des dar­wi­nistes athées ; qui­conque s’est trou­vé un tant soit peu confron­té à cette cor­po­ra­tion peut témoi­gner que celle-ci se révèle effec­ti­ve­ment un digne sujet d’étude : c’est un cas étrange de confu­sion men­tale auto-entre­te­nue au sein d’un groupe scien­ti­fique rigou­reux dans sa pra­tique quo­ti­dienne expé­ri­men­tale, mais aber­rant dans ses rai­son­ne­ments épis­té­mo­lo­giques, dog­ma­tique en diable et indui­sant des com­por­te­ments sec­taires. Marie-Chris­tine Ceru­ti-Cen­drier a quelques très bons pas­sages sur les fautes de rai­son­ne­ments criantes que com­mettent cer­tains bio­lo­gistes en par­lant des gènes (pp. 90–91). Pour avoir sim­ple­ment cité l’hypothèse que la théo­rie syn­thé­tique de l’évolution n’était peut-être pas la théo­rie finale, elle rap­pelle que la revue La Recherche s’est atti­rée une bor­dée d’injures (pp. 128–129).
Marie-Chris­tine Ceru­ti-Cen­drier pro­pose en outre quelques vues sur la trans­mis­sion de l’athéisme ; les sta­tis­tiques sug­gèrent que l’athéisme trouve sou­vent son ori­gine dans un trouble du rap­port au père, et qu’il est héré­di­taire. D’après l’INSEE, 42 % des enfants dont le père pra­ti­quait régu­liè­re­ment font de même ; mais 85 % des enfants dont la mère n’était pas croyante ne le sont pas non plus. « Ces chiffres démontrent que l’athéisme est coer­ci­tif et que la foi ne l’est pas. » (p. 192)
L’auteur défend enfin l’Eglise et son his­toire. Contre le « com­plexe de Gali­lée », elle pose la per­ti­nente ques­tion : « Et pour­quoi donc la science des autres cultures n’a‑t-elle pas don­né les fruits du judéo-chris­tia­nisme ? « (p. 220) Elle com­plète en coup de poing sur la sup­po­sée « abo­mi­nable morale catho­lique », prou­vant, chiffres en main, que ceux qui lui sont fidèles semblent net­te­ment moins mal­heu­reux que ceux qui s’en affran­chissent. Deux annexes portent sur l’inquisition espa­gnole et le catha­risme.
La démarche de Marie-Chris­tine Ceru­ti-Cen­drier est pro­fon­dé­ment juste ; ses argu­ments le sont aus­si, même s’ils ne sont pas tou­jours déve­lop­pés avec une rigueur à même de satis­faire un phi­lo­sophe exi­geant – ou, ce qui revient au même, Marie-Chris­tine Ceru­ti-Cen­drier se montre par­fois peu concer­née par cer­taines causes secondes ou argu­ments inter­mé­diaires ; et elle laisse son lec­teur déter­mi­ner lui-même le sta­tut épis­té­mo­lo­gique des conclu­sions qu’elle lui pro­pose. Pour prendre un pre­mier exemple, la preuve de l’existence de Dieu par les mathé­ma­tiques, telle que la pro­pose Marie-Chris­tine Ceru­ti-Cen­drier, et qui demeure un peu mar­quée de pla­to­nisme (voire par un cer­tain Leib­niz), est-elle défi­ni­tive ? Une ana­lyse des mathé­ma­tiques peut-elle conduire, à elle seule, à une démons­tra­tion par­faite de l’existence de Dieu ? L’affaire ne nous semble pas acquise. Une réflexion sur les mathé­ma­tiques peut certes, et en toute rigueur, démon­trer que la connais­sance intel­lec­tuelle dépasse la connais­sance sen­sible, et que l’homme est plus qu’une machine – et, du carac­tère imma­té­riel de l’acte intel­lec­tuel, on peut pas­ser ulté­rieu­re­ment (mais ulté­rieu­re­ment seule­ment, et à l’aide de la méta­phy­sique) à l’existence de Dieu. Peut-on se dis­pen­ser de cette étape méta­phy­sique ulté­rieure ? La ques­tion est déli­cate. On trouve certes chez saint Tho­mas un argu­ment rela­ti­ve­ment proche. « Dans son acti­vi­té, notre intel­li­gence s’étend jusqu’à l’infini. Le signe en est que, quelle que soit la quan­ti­té finie qui lui soit pro­po­sée, notre intel­li­gence est capable d’en pen­ser une plus grande. Or cette ouver­ture de l’intelligence à l’infini serait vaine s’il n’existait une réa­li­té intel­li­gible infi­nie. Il faut donc qu’il existe une réa­li­té intel­li­gible infi­nie, qui soit la réa­li­té suprême. Nous l’appelons Dieu. » (SCG I.43.10) Sous une forme dif­fé­rente, plus proche de l’argument onto­lo­gique de saint Anselme mais pas si éloi­gnée de ce pas­sage de saint Tho­mas, on trou­ve­rait éga­le­ment ce che­mi­ne­ment chez Des­cartes (Médi­ta­tions méta­phy­siques, IV). Mais quels sont le sta­tut et la por­tée de ces argu­ments, qui ne figurent pas dans la liste « cano­nique » des cinq voies (cf. Ia q2 a3 : preuve par le mou­ve­ment, la cause effi­ciente, le pos­sible et le néces­saire, les degrés des êtres et le gou­ver­ne­ment des choses) ? Sans pou­voir ici appro­fon­dir, il nous semble vrai­sem­blable que ces preuves non cano­niques, celle de saint Tho­mas par l’infini ou celle de Marie-Chris­tine Ceru­ti-Cen­drier par les mathé­ma­tiques, demeurent dans le domaine de l’argument de conve­nance très fort, mais sans consti­tuer pour autant des démons­tra­tions au sens le plus strict du terme. […]

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