Revue de réflexion politique et religieuse.

Crise des vocations : essai de diagnostic

Article publié le 5 Juil 2010 | imprimer imprimer  | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

A la crise des vocations il n’est donc qu’une solution envisageable : le ressourcement dans l’essentiel, dans le Cœur sacerdotal du Christ passionnément aimé et choisi, par l’inspiration mariale d’une Eglise qui saura maternellement enfanter et former les magnifiques vocations dont, à n’en pas douter, la Trinité nous fera bien vite cadeau si nous osons tout fonder sur le Christ : « Omnia instaurare in Christo ».

[note : cet article a été publié dans catholica, n. 81, pp. 85-97]

Nous traiterons ici des vocations sacerdotales. La crise des vocations ne se fait pas sentir de la même façon dans les diverses formes de vie consacrée. Notre temps se caractérise certainement par un grand désir de vie spirituelle, désir caché la plupart du temps, fortement minoritaire, mais réel. Et ainsi un certain nombre de monastères ont accueilli des novices sans interruption, tandis que de nouvelles congrégations de vie contemplative connaissent un essor étonnant. Ce fait ne nous fait pas perdre de vue un phénomène de vieillissement qui aboutit à la fermeture de monastères naguère importants. Il est délicat d’émettre des hypothèses explicatives, surtout générales. Disons en gros que les formes de vie contemplative qui présentaient un fort enracinement dans une tradition spirituelle riche et authentique et ont su éviter tout aspect de sclérose et d’inadaptation, c’est-à-dire où la vie d’oraison, le sens fraternel et la beauté liturgique d’une part, un effort de pauvreté évangélique visible d’autre part étaient vigoureusement préservés, bénéficient d’une relève considérable. À cet égard, les grands ordres traditionnels semblent plutôt en perte de vitesse, toute vitesse acquise ne pouvant, par définition, que décroître. Mais la cause profonde est sans doute à chercher avant tout dans une perte de spiritualité, non que les communautés concernées n’aient eu des membres exemplaires vivant dans le secret une immolation dont Dieu aura été souvent le seul témoin, ou exerçant envers et contre tout dans sa fécondité le charisme de leur institut, mais parce que le témoignage communautaire d’une aventure spirituelle attirante a été par trop insuffisant.
Dans les années d’après-Concile, on a beaucoup insisté sur le témoignage de pauvreté, avec une tendance à reprocher à la vie religieuse son apparence de richesse, spécialement immobilière. Mais chaque fois que l’effort de pauvreté a été plus esthétique que mystique, le mouvement s’est soldé par une cascade d’échecs retentissants, l’expérience prenant fin faute d’hommes, au fur et à mesure des retours à l’état laïc. Il ne suffit pas d’avoir une chapelle en austère béton armé (dans les cas moins malheureux où l’on jugeait utile de conserver une chapelle), des vases sacrés en terre glaise et des vêtements liturgiques en toile écrue (dans les cas également où cela ne semblait pas encore une concession inutile au « ritualisme » et au « triomphalisme »), si c’est au sein d’une forme de convivialité qui fait plutôt penser au genre des classes moyennes et où ne font défaut aucune des sécurités matérielles des sociétés riches, aucun des moyens financiers de voyages pour des réunions, des récollections ou des vacances, même si on s’exalte des luttes pour la justice dans les pays d’Amérique latine et si l’on insiste sur une « option préférentielle pour les pauvres », option qui n’est guère convaincante dans la mesure où l’on ne sort guère soi-même d’un milieu social comme d’un train de vie de favorisés. Tout cet aspect de « style pauvre », dont il faut saluer l’intention mais dont il faut aussi relever les côtés idéologiques, a détourné l’attention par rapport à ce qui sera toujours l’essentiel de la vie religieuse, c’est-à-dire la recherche de Dieu et le sacrifice personnel et coûteux de l’individualité égocentrique, laquelle en général sort indemne des cooptations sympathiques en appartements à petits effectifs, des sessions de psychologie ou de dynamique de groupe, quand ce n’est pas d’initiation aux techniques de méditation orientales ou autres.
Au cours de ces décennies, les instituts ont vécu à l’évidence une crise d’identité dont ils ne sont pas sortis facilement, ou dont ils sont encore loin d’être sortis. Il n’est pas sûr que les révisions de constitutions soient une réussite. Un dépoussiérage, une adaptation au goût contemporain ne suffisent pas toujours. L’adaptation du style risque même d’être catastrophique, si elle manque la portée mystique que les formes d’expression modernes sont peut-être bien impuissantes à traduire.
En fait, les instituts qui ont su tenir clairement la finalité que leur avait assignée leur fondateur n’ont certainement pas connu de crise de vocations. Mais où sont ces instituts ? Il ne suffit pas d’un travail archéologique de documentation sur les sources, aussi précieux soit-il au demeurant, si avec cela on se coupe de la tradition vivante, représentée par des personnes, des œuvres concrètes. Si la Compagnie de Jésus oublie son lien avec le Saint-Siège et se désaffectionne en fait de l’œuvre apostolique du Saint-Père au mépris du « quatrième vœu », occupée qu’elle est à ses préférences internes ; si elle ferme les collèges au lieu de les multiplier et de les renouveler, de les ouvrir à d’autres milieux sociaux, d’y impliquer ses intellectuels, d’en retrouver la tradition humaniste et les principes éducatifs ; si elle oublie sa mission de faire connaître les secrets du Cœur de Jésus et de travailler à de profondes transformations sociales et politiques sur la base de cette connaissance au lieu de se mettre à la traîne de l’utopie communiste : elle aura beau éditer toutes sortes de traductions de la correspondance de saint Ignace, un travail si méritoire restera à mi-chemin si l’on n’y puise pas l’inspiration qui a donné un essor merveilleux à ladite Compagnie dès sa fondation. Si les monastères bénédictins acceptent des réformes liturgiques de la main de spécialistes qui ne se nourrissent pas au jour le jour de l’Office divin conventuel et n’ont pas hérité existentiellement d’une tradition liturgique qui est vie, reçue des anciens en une transmission ininterrompue, s’ils attendent de laïcs ou de théologiens que ceux-ci leur dictent une lex orandi aménagée, si avec cela ils tolèrent en leur sein des contestations qui s’attaquent aux racines mêmes de la foi, il ne faut pas s’attendre à ce que des vocations y éclosent. Quant aux instituts actifs, si les religieux enseignants n’enseignent plus, si les religieuses soignantes ne soignent plus, et cela entre autres raisons parce que l’on s’est soumis sans coup férir aux diktats d’une législation qui prend prétexte de tout pour soumettre l’éducation et la santé au monopole de l’Etat, et d’une société mercantile qui organise tout en fonction de la rentabilité immédiate, si tous ces postes sont abandonnés, on ne voit pas pourquoi des jeunes gens généreux désireux de suivre le Christ seraient intéressés à rejoindre ces colonnes en déroute.
Pour en venir aux vocations sacerdotales en tant que telles, une des réponses possibles au pourquoi de la crise est de nature culturelle et sociologique : le recul de la société rurale et la perte du sacré qui en est le corollaire ; la société urbaine et de consommation et la désaffection pour les formes religieuses traditionnelles au profit d’une recherche religieuse plus individuelle et pluraliste. Ce type d’explication situe les causes de la crise en dehors de l’Eglise. Ce serait le monde qui se détourne de l’Eglise et donc ne lui fournit plus de relève sacerdotale, dans la foulée de la perte de fréquentation de l’Eglise. La crise est donc versée au compte de la déchristianisation générale. Un tel type d’explication paraît trop évident pour ne pas être en trompe-l’œil. Car il ne fait que reculer l’examen des causes profondes, ou plus exactement l’élude. D’où vient, justement, la déchristianisation, et surtout la déchristianisation des chrétiens dits sociologiques ? Notre hypothèse est que cette cause profonde est à chercher dans la crise même du sacerdoce en tant que tel, crise dont celle des vocations n’est qu’une conséquence. Le coup étant porté, l’inimitié du monde ou son indifférence ne font que l’envenimer, il n’est pas leur fait.
Toute vie qui s’accomplit selon sa nature et tend fortement à sa fin, en poursuivant des finalités organiquement subordonnées à cette fin, est belle. La beauté de ce qui est pleinement soi, c’est-à-dire qui manifeste et épanouit l’image que le Créateur y a imprimée et, en régime de Rédemption, diffuse l’éclat rayonnant de la grâce, cette beauté attire, suscite amour, don sans retour. Quand il n’y a plus de beauté intrinsèque et essentielle, c’est que les finalités sont perdues. Nous avons besoin de voir le sens de nos efforts. Des théories, des slogans, des systèmes, ne donneront jamais que des cailloux à manger à l’âme qui demande son pain. Ce qui est beau attire. L’amour a besoin d’admirer, de contempler. C’est la beauté du sacerdoce, de cette forme de vie, de consécration, qui a largement cessé d’être perceptible, parce que les finalités du sacerdoce ont été trop souvent en partie perdues. Dans la mesure où l’on a voulu justifier le sacerdoce aux yeux de la mentalité contemporaine, en renouveler l’image, en adapter les fonctions, on en a peu à peu perdu le sens. Mais ces tentatives de justification et d’adaptation n’étaient elles-mêmes que la réponse maladroite à une dérive qui remonte sans doute jusqu’à des siècles, à preuve la nécessité récurrente d’initiatives qui, au reste, ont renouvelé magnifiquement le sacerdoce catholique, comme celle par exemple de l’Ecole française au XVIIe siècle. Ce qui a régulièrement manqué au sacerdoce, c’est une mystique digne de lui. Chaque fois que les prêtres, et d’ailleurs les évêques, n’ont plus qu’une image sociale dépendante des conditions politiques et des préjugés culturels, que ce soit sous l’Ancien Régime, sous le Premier Empire ou de nos jours, c’est la signification du ministère ordonné qui n’est plus reconnue.
Quand on voit l’obstination de certains à se réclamer d’un clergé spécifiquement diocésain en face d’un clergé religieux pour justifier de bien frêles édifices dits pastoraux auxquels les prêtres des nouveaux instituts ne s’adapteraient pas faute, selon eux, d’ouverture au monde de ce temps, on a de quoi penser que l’absence d’une spiritualité sacerdotale profonde cherche ses excuses où elle le peut. Car si ces jeunes prêtres peu enclins à suivre leurs aînés dans l’effacement de l’identité sacerdotale et religieuse affichent leur désir de solidité doctrinale, de beauté liturgique et de vie d’oraison, ce n’est pas par inadaptation à leur temps mais bien parce qu’ils sont d’une génération que l’on a par trop trompée, délaissée, détournée, assoiffée, et qui veut retrouver les sources vives dont on lui avait tu l’existence. Il y a des signes qui ne trompent pas : une vocation durablement épanouie, équilibrée, solide ne sera jamais au terme d’encasernements qui brisent la personnalité et la compressent dans un moule (excès du côté du Père, mais excès parce qu’on limite la paternité au risque de lui retirer ce qui lui est essentiel : la confiance qui fait grandir une liberté), ni d’exaltations qui se révèleront des feux de paille (excès du côté de l’Esprit, mais excès parce qu’on oublie qu’Il est l’Esprit procédant du Père). Certains effets de nombre peuvent faire illusion : les déceptions et les effondrements n’en seront que plus rudes. Ni l’image du prêtre du passé (quel passé ?), ni celle de celui des temps modernes, ni du reste celle du prêtre « classique » ne suffisent à exprimer le sacerdoce de Jésus-Christ.
Aujourd’hui, le sacerdoce est placé devant la nécessité de s’affirmer ou de périr. La mentalité actuelle est anti-sacrale. Elle n’est pas païenne, elle n’est pas barbare, elle est post-chrétienne. Elle a rompu avec l’enracinement sacré de la culture humaine. En ce sens, notre culture n’en est pas une. C’est une post-culture, quelque chose d’essentiellement a-humain, in-humain, puisque l’identité humaine en elle-même y est menacée. Jamais l’homme, sous aucun climat ni aucune latitude, ne s’est passé du sacré. Toute société est fondée sur le sacré, n’est viable que par le sacré. C’est ainsi que toute théorie structuraliste de l’interdit de l’inceste est vouée à l’échec parce qu’elle exclut a priori le sacré comme tel. L’interdit de l’inceste n’est pas à l’origine de la société, parce que pour qu’un interdit soit possible, il faut que la société et le langage existent déjà. Le sacré est la seule explication, non comme système qui serait le système sacral, mais comme loi inscrite au fond de l’esprit humain et exigeant pour la personne une paternité, une maternité inconfusibles, loi établie par un ordre transcendant universel auquel l’homme doit son existence et auquel il doit se soumettre inconditionnellement sous peine de mort.
Voilà justement ce qui fâche la mentalité moderne : devoir accepter un ordre que l’on n’aurait pas fabriqué soi-même et que l’on ne resterait pas maître de modifier à son gré. Plus profondément : se recevoir d’un Autre du monde, et donc accepter une autorité, une loi morale, un salut, finalement un amour, comme la cause de notre existence et sa fin et, dans cette logique, accepter la personne dans sa « structure » intersubjective, dans son ouverture ontologique, comme être fondamentalement communautaire, familial, bref reconnaître l’existence d’une nature humaine et l’ouverture de cette nature vers un ordre transcendant, celui de la grâce. Ce moderne refus de la nature « sociale » de l’homme, enracinée dans une transcendance — société (dans le sens premier et plein du mot) et transcendance étant inséparables et constituant le religieux, étymologiquement « ce qui relie » —, s’accompagne curieusement d’une surenchère de sociologie, en fait d’une aliénation de la personne à la « société » (ce qui s’appelle « socialiser ») qui n’est en fait que la collectivité et n’a plus rien à voir avec une société naturelle hiérarchisée et organisée selon le principe de subsidiarité (famille, peuple, nation, cité, petite patrie…), mais une masse gérée et dirigée par l’arbitraire ou par l’idéologie, brassant et broyant des individus qui ne sont rien les uns pour les autres, si ce n’est tout au plus des actionnaires hargneux protégeant provisoirement des intérêts soi-disant communs dont la configuration est susceptible de modifications permanentes.
Le sacerdoce se situe au point de contact entre la nature et la grâce. Il est donc doublement exclu en ce monde : exclu de par son rapport à la nature, exclu de par son rapport à la grâce. Dans la mesure où la nature est perdue de vue comme « fasciste » ou « intégriste », dans la mesure où la grâce ne signifie plus rien dans une conception moderniste, pour laquelle l’homme trouve en lui-même la capacité et la réalisation de son propre accomplissement.
Le sacerdoce est la vie de l’Eglise comme il est le salut des sociétés. Du côté de la société, une confusion mortelle entre laïcité et laïcisme a privé le monde occidental du sacerdoce chrétien qui était sa chance et son apanage. Du côté de l’Eglise, la perte de sens du sacerdoce, ou peut-être plutôt sa dilution, a détourné les énergies et l’attention vers un moralisme et un activisme, théologiquement un volontarisme ou encore, pour appeler les choses par leur nom, un pélagianisme. On a cherché le salut dans des procédures, des techniques, des réclames, des propagandes, des réussites institutionnelles, toutes choses excellentes en elles-mêmes, mais qui s’essoufflent faute de l’inspiration qui seule les justifierait et qui au reste les suscite en d’autres temps, des temps où les enfants de lumière se montrent aussi habiles que les autres qu’ils battent même sur leur propre terrain (tandis qu’à présent on les suit laborieusement de loin).
Cette erreur de visée tient à l’oubli de la nature de l’Eglise comme société sacerdotale — peuple de prêtres — et de sa mission co-rédemptrice. Le peuple fidèle est celui qui offre le sacrifice de propitiation et d’action de grâces et qui s’offre lui-même par les mains du Christ et avec lui. L’Eglise fait un avec le Christ-Prêtre qui offre à son Père « l’offrande pure, l’hostie sainte, l’offrande immaculée », c’est-à-dire qui s’offre lui-même et nous offre avec lui et que nous offrons au Père par les mains du prêtre et sur l’autel du cœur de la Vierge Marie. Cette offrande n’est pas seulement un aspect de l’existence, elle en est le centre, l’énergie, l’accomplissement. Le sacerdoce réalise la parfaite communion entre Dieu et l’humanité et des croyants entre eux, c’est l’amour à l’œuvre, et qui pénètre toute l’existence, tout l’agir des hommes.
Encore que l’idée du sacerdoce commun de l’Eglise ait été pas mal diffusée, on en a davantage retenu le fait d’être commun que le fait d’être sacerdoce. Du coup, le peuple saint s’est mis à se célébrer un peu trop lui-même et à oublier que son unité était le don venant d’en haut de Celui qui le rassemble et fait de lui les prémisses de la Moisson du Monde. La célébration de l’Eglise avec son Seigneur est chose grande et belle : elle ne saurait donc se réduire à des animations de groupe, meetings et autres « célébrations » où fait cruellement défaut la présence même du mystère eucharistique par une manière appropriée de l’approcher et de le vivre.
Avant tout, le prêtre est l’homme du sacrifice (notre mot « prêtre » vient du grec qui signifie « ancien », tandis que l’adjectif « sacerdotal » vient du latin et conserve la racine qui dit le sacré ; « prêtre » se dit « sacrificateur » dans les traductions de la Réforme). Mais qui ne voit que le sacrifice est une notion dont on a largement cessé de percevoir le sens ? Il n’y a qu’à voir la conception de l’autel dans la disposition actuelle des églises. Ni la pierre du seuil qui donne accès au numineux, ni celle de l’immolation où l’homme se livre à l’amour toujours plus grand qui doit le sanctifier et le transfigurer, bref, tout ce qui compte dans l’office sacerdotal, cela n’est plus mis en valeur, puisque l’accent porte sur la table du repas, ce qui incitera logiquement à imiter en certaines occasions par une pure fiction les circonstances historiques d’un repas de fête, du temps de Jésus ou du nôtre. Ce n’est que par un détour très compliqué et théorique que l’on arrive à rendre compte du caractère sacrificiel de la religion, et cela, entre autres causes, parce que le sacrifice est confondu avec une mutilation. Mais c’est l’intelligence même du religieux qui est en cause.
Disons-le sans ambages : dans la mesure où la vie chrétienne tend à se réduire à une morale (même si le terme même de morale est récusé pour ses connotations « individualistes » et « bourgeoises ») ou à une idéologie, ce n’est plus Jésus-Christ qui est connu, aimé et accueilli comme Sauveur et Médiateur et, par une conséquence directe, c’est la notion même du prêtre comme « autre Christ » qui n’est plus reçue. Il en résulte indéniablement une protestantisation du ministère ordonné, conçu non comme « caractère » s’imprimant dans l’âme de l’ordonné définitivement, mais comme mandat temporaire de la communauté. Le fait que le sacerdoce soit un don personnel du Christ à celui qu’il y appelle est également singulièrement gommé dans l’habitude qui s’est prise, y compris chez maints évêques, de souligner que « nul ne se confère un tel appel (évidemment ! drôle de façon d’appliquer le préjugé favorable et d’encourager les bons désirs…), mais c’est l’Eglise qui appelle au sacerdoce ordonné ». Ce slogan est profondément faux et pernicieux : Dieu seul appelle au sacerdoce. C’est une mission qui vient du Christ. Le rôle de l’Eglise est ici de reconnaître l’appel, de le confirmer et de conférer la grâce sacramentelle que le Christ-époux a confié sans retour à son épouse sainte. Il n’est pas de faire barrage pour de misérables motifs psychologiques ou idéologiques. Appeler Eglise ce qui n’est plus qu’une cooptation d’intendants infidèles est une forfaiture pure et simple. Quand on sait comment ont été persécutés par leurs responsables tant de séminaristes qui présentaient des prédispositions à la piété jugées déplorables et un goût jugé immodéré pour tout ce qui touche particulièrement à l’état sacerdotal : oraison, bréviaire, chant d’Eglise et ornements, tenue ecclésiastique, sciences sacrées en général, dévouement aux enfants (et pas uniquement aux « jeunes », dévouement qui dans le ministère s’accompagnera d’une sorte de prédisposition pour l’assistance aux mourants), en voyant tous ces artisans se prendre de détestation pour leurs outils de travail, on peut supputer combien de vocations ont pu être dégoûtées, qui, pourvues de bons exemples, paternellement guidées et encouragées, eussent donné de bons prêtres.
Quant on voit par ailleurs comment, dans le ministère effectif, le prêtre est placé devant l’alternative soit de s’imposer autoritairement (si, par chance, il n’est pas désavoué d’emblée par ses confrères et par son évêque) soit de céder dans les moindres détails à des pastorales débilitantes qui ne s’attribuent ce titre de pastorales que pour couvrir la défection des pasteurs ou leur disqualification terroriste, il est même surprenant que les candidatures à la prêtrise n’aient pas totalement disparu. Comment, en effet, ne pas être choqué devant le fossé qui existe entre ce qu’est censé être le sacerdoce et les images agréablement profanatrices qui font du prêtre un animateur, un amuseur public, un psychologue, un assistant social, un présentateur de jeux (télévisés, comme il se doit), et plus généralement un homme-orchestre chargé de gérer les fonds de la paroisse, de distribuer des carnets de chants, de recueillir les desiderata littéraires et musicaux d’une clientèle d’occasion, d’installer la sonorisation dans chacune des quinze ou trente églises qu’il doit desservir à tour de rôle pour des assemblées de quelques fidèles majoritairement âgés de plus de soixante-cinq ans, un bénisseur de mariages pour des couples qui n’ont aucune vie sacramentelle et dont un tiers au moins aura divorcé avant quinze ans, d’enterrements de morts qu’il n’a jamais vus et dont il ne verra plus la famille, de baptiseur d’enfants dont les parents s’occupent d’éducation chrétienne comme d’une guigne, de catéchiste de communiants qu’on ne verra plus à l’église dès le dimanche dans l’octave de la communion solennelle alias profession de foi ? Et l’on voudrait qu’un tel spectacle ne décourage pas a priori ceux qui ont commencé à soupçonner que le sacerdoce n’a rien à voir avec cette comédie socio-religieuse, qu’il est « l’amour du cœur de Jésus » comme l’ont compris les grands mystiques.
Respecter le prêtre, ce serait reconnaître en lui l’appel et l’exigence de cet amour, ce serait, plus que le respecter, l’aimer, et non pour ses qualités humaines, mais pour cette présence du Christ qui attire tout pour tout conduire au Père. Malheureusement, on peut dire du prêtre qu’il n’a guère d’autre choix que celui de manifester la sainteté du don qu’il a reçu ou d’être une nullité sous toutes formes possibles : l’inverti qui s’en prend aux enfants à lui confiés et profane leur innocence, l’intellectuel vaniteux remueur d’abstractions, le fonctionnaire de la religion, l’ignorant qui se dispense de tout effort et qui, comme dit Péguy, n’étant pas de la nature s’imagine qu’il est de la grâce (ou ce qu’il en reste dans tant de théologies de fortune), le psychorigide autoritaire, le mondain compromis, le complice des puissants et des athées, etc. Le Ciel a pris la peine de nous avertir de la médiocrité, voire la trahison, d’un clergé indigne, par des apparitions surnaturelles dont le clergé en question n’a jamais eu intérêt à diffuser le message. L’effet du scandale ne saurait être minimisé dans une désaffection dont a souffert, et souffre encore, l’état sacerdotal. En revanche, il n’existe pas d’état de vie qui, comme le sacerdoce ou la vie consacrée, ait suscité autant de figures admirables et qui ont fait école. Depuis que l’on n’ose plus dire qu’un prêtre est là pour nous montrer le chemin du Ciel, pour nous préparer dès cette vie au bonheur qui nous y attend, pour être notre médiateur en Jésus et avec Jésus, depuis qu’on ne veut plus voir en lui le père dont la douce et forte autorité nous arrête sur le chemin de la médiocrité et nous soutient sur celui du dépassement de nous-mêmes, c’est ce torrent d’amour purificateur et transformateur du cœur de Jésus qui est empêché de se déverser dans les cœurs humains, c’est l’unique raison d’être du sacerdoce qui se perd. Et les prêtres ne se sentent plus pères, ni médecins des âmes. Ils croient être incompétents par rapport aux praticiens, professeurs, experts. Ils ne voient plus à quoi ils servent. Ou bien ils risquent de s’engager dans une résignation d’allure faussement mystique, n’affirmant pas leur droit d’être écoutés et suivis, manquant à secouer la poussière de leurs sandales là où l’on ne les reçoit pas, ou encore tolérant tant de situations fausses où, sous prétexte que Jésus est venu pour les pécheurs, on oublie d’ajouter que c’est pour les libérer du péché, et que la femme pécheresse a cessé de l’être du jour où elle a rencontré son Sauveur. Si un prêtre ne confesse pas, s’il ne distribue pas le Corps du Christ de sa propre main, s’il ne contacte pas directement les enfants, les pauvres, les malades, les prisonniers, ce sont d’immenses réserves de tendresse, de consolation, de réconfort, de guérison et, pour tout dire, de miséricorde qui devraient passer par ses mains qui sont perdues. Et puisque le prêtre n’est plus suffisamment ce père riche des biens du Père, son image n’est plus attirante : elle ne veut plus rien dire, et ne suscite donc plus l’éveil de la vocation dans le cœur des enfants et des jeunes.
Ces enfants et ces jeunes sont eux-mêmes de plus en plus privés des trésors spirituels qui ne se trouvent que dans la famille, et d’abord la famille nombreuse, par la grâce du sacrement de mariage vraiment vécu. La famille est le milieu d’éclosion naturel d’une âme sacerdotale, la famille chrétienne, celle qui vit la grâce de la Sainte Famille. Pour que les vocations sacerdotales éclosent nombreuses, il faut beaucoup de ces saintes familles qui initient de manière profonde et indicible aux secrets du Cœur sacerdotal du Christ par le Cœur Immaculé de Marie, sous la garde de saint Joseph. Ces considérations nous éloignent, certes, d’une savante sociologie, et pourront sembler ridiculement piétistes et quelque peu naïves. Elles relèvent simplement de la vie théologale, de la Communion des saints, de tous les dogmes essentiels d’une foi qui est vie et ne connaît d’autre réalité que l’amour.
Le fond de la crise du sacerdoce n’est donc pas à chercher du côté de la crise de civilisation — ce serait prendre l’effet pour la cause, car la chrétienté s’est effondrée sous les coups de boutoir d’une apostasie qui s’est attaquée aux croyants et au clergé de l’intérieur et non sous la persécution d’un gouvernement et d’une Chambre anticléricaux, persécution qui normalement ne pouvait que provoquer l’impulsion pour la reconstituer valeureusement — mais bien dans la conscience croyante elle-même, et plus spécifiquement dans celle du clergé : conscience qu’il est à propos de caractériser comme conscience malheureuse et comme mauvaise conscience. Les odieuses accusations des imposteurs révolutionnaires de la République maçonnique et banquière, la tactique d’usure et d’intoxication de la critique marxiste relayée par le bourrage de crâne léniniste, trotskiste et maoïste, le travail de sape des philosophes existentialistes athées, des structuralistes anti-métaphysiciens, tout cela a fait son chemin et le prêtre a dû déployer des forces surhumaines pour ne pas s’éprouver lui-même comme une survivance risible et pitoyable de temps d’obscurantisme et d’oppression. Il s’est interrogé sur son identité. Une réponse s’est présentée, lumineuse et enthousiasmante, celle du frère universel et du levain dans la pâte. Mais cette réponse a trop souvent manqué d’enracinement dogmatique et spirituel et, sans doute, de réalisme à la fois spirituel et intellectuel, et surtout elle s’est proposée bien vainement en rejet d’un passé jugé périmé. On en est venu à traiter avec désinvolture le « cultuel », qui n’était plus qu’un concept anthropologique étriqué, oubliant que le « culte en esprit et en vérité » est la seule chose qui importe, et que les rites, comme expression de ce culte unique, ne sont si importants que parce qu’ils nous protègent contre l’inhumanité de la violence, la tyrannie des théories et la barbarie des systèmes politiques. Les prêtres n’ont même pas toujours évité de passablement verser dans la tyrannie et la barbarie, laissant imperceptiblement la voie libre à toutes sortes de vulgarité, de cette vulgarité d’âme qui violente les consciences, embrigade à coups de mots d’ordre et d’un jargon arrogant, s’acoquine avec les voyous qui réussissent, piétine les fleurs du jardin clos du Seigneur (hortus conclusus) et ne comprend rien à ce qui est beau.
C’était bien joli de vouloir dépoussiérer le « cultuel », mais après ? A quoi bon une « action catholique » qui discute et n’agit pas si ce n’est en des « actions » de grève, qui n’est catholique ni en doctrine ni en universalité, qui ne refait plus chrétien nos frères et désaffecte de manière consciente et organisée les paroisses qui, après tout, jusqu’à preuve du contraire, sont l’Eglise locale, l’Assemblée sainte réunie de tous les lieux et milieux, la Jérusalem en fête, épouse parée pour son Epoux, offrant le Sacrifice « pour la gloire de Dieu et le salut du monde ».
Mais après être partis pour la gloire à plusieurs reprises, après s’être obstinés dans l’exclusion sectaire de tout ce qui ne pensait pas droit (ou plutôt de travers), il a fallu finir par déchanter. Sans revoir sa copie, sans reconsidérer les choses, sans même trier ce qu’il pouvait y avoir dans de beaux rêves de prometteur et d’évangélique et ce qui était utopie et mensonge, on s’est replié sans l’avouer, mais pratiquement, sur le cultuel tant honni, mais réduit à sa plus élémentaire expression, en épuisant les maigres forces sacerdotales restantes dans des restructurations toutes aussi impuissantes les unes que les autres à réformer en profondeur le ministère sacerdotal et l’organisme diocésain et paroissial, impuissantes, tel l’emplâtre sur la béquille, à assainir une situation aussi inadaptée qu’inadaptable. La cause du mal n’étant pas vraiment identifiée, on soigne des symptômes à perte de vue, on se console avec des cache-misère qui ont nom : bénévolat, militance, formations catéchétiques, équipes liturgiques, que sais-je encore… Non que tous ces dévouements, quand ils sont plus des dévouements réels que des accaparements de lambeaux de pouvoir, n’aient leur nécessité vitale dans les temps sinistrés qui sont les nôtres, mais parce qu’on ne voit décidément pas un recentrage de la vie ecclésiale sur le sacerdoce comme tel, dans sa dimension mystique et ses implications concrètes en matière de doctrine, de charité et de vie sacramentelle, parce que l’on ne prépare pas l’avenir sur la promesse du Seigneur mais que l’on se résigne à des rafistolages qui n’encouragent pas les paresseux et dégoûtent les courageux.
Il faut aussi oser dénoncer l’abandon de l’enfance et de la jeunesse aux griffes d’un Etat incapable de les protéger contre la massification, la délinquance, l’inculture, contre la débauche encouragée aux frais du contribuable (je pense par exemple à ces campagnes pour le « préservatif » et autres dévergondages qui sont la honte de gouvernements successifs avec la complaisance envers l’avortement et la faiblesse indigne face à la montée de la pornographie et de la toxicomanie). Il était, il est du devoir des prêtres et des évêques de s’insurger et de faire s’insurger les laïcs contre des plaies aussi honteuses et aussi mortelles ; mais en même temps d’encourager les familles à prendre leurs responsabilités et à s’unir pour fonder des instituts d’éducation vraiment libres et de haut niveau, des œuvres sanitaires et sociales, des universités, des entreprises modèles, toutes initiatives qui ne contribueraient pas peu à relever la France malheureuse et les autres nations chrétiennes qui gémissent en esclavage spirituel, moral, culturel et même économique (pour ne pas dire politique). Si cette insurrection, pacifique mais vigoureuse et réfléchie, ne vient pas des chrétiens éclairés et soutenus par leurs pasteurs, il ne faudra pas s’étonner de voir une partie de la jeunesse, dégoûtée de tant de veulerie et d’hypocrite tolérance, céder au chant des sirènes totalitaires et confondre le culte de la force avec le sens de l’honneur. La montée de violences encore inédites sera le prix dont il faudra bientôt payer notre mollesse instituée si l’Amour ne saisit pas les cœurs, cet Amour dont les prêtres sont les trésoriers et les dispensateurs.
A la crise des vocations il n’est donc qu’une solution envisageable : le ressourcement dans l’essentiel, dans le Cœur sacerdotal du Christ passionnément aimé et choisi, par l’inspiration mariale d’une Eglise qui saura maternellement enfanter et former les magnifiques vocations dont, à n’en pas douter, la Trinité nous fera bien vite cadeau si nous osons tout fonder sur le Christ : « Omnia instaurare in Christo ».

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