Revue de réflexion politique et religieuse.

L’espace liturgique retourné

Article publié le 29 Juin 2009 | imprimer imprimer  | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

Privilégier l’espace intérieur des églises, c’est donc prendre le parti de s’attacher d’abord à la dimension intime des représentations et du culte mais ce n’est pas un repli, un renoncement à constater la sécularisation généralisée de l’ancienne catholicité, visible dans le refus, imposé ou voulu, de la visibilité extérieure du lieu sacré chrétien. Entretien avec Marc Levatois

Que la réforme, notamment dans sa restructuration spatiale, soit d’essence moderne est assez généralement admis1 . Au moment où s’affirme cette victoire de la modernité dans l’Eglise à la fin des années soixante, pointe déjà la postmodernité. Les géographes se sont intéressés à la postmodernité, dans la mesure où, tout autant et peut être plus que la modernité, elle repose sur un cadre spatial. C’est ce que souligne Paul Claval : « La condition post-moderne se caractérise à la fois par la mondialisation des échanges et des relations, et par la fragmentation de l’expérience vécue : elle naît d’une restructuration de l’espace. Cela explique la place qu’accordent pour la première fois les sciences sociales à la dimension géographique des réalités collectives 2 . » Il est notable que l’un des géographes les plus investis dans cette recherche sur la postmodernité, quels que soient les présupposés de ses études, David Harvey, place son premier avènement au début des années soixante-dix, avec la première remise en cause réelle du modèle urbain moderne par la première démolition d’un grand ensemble en 1972, à Saint-Louis, aux Etats-Unis3 . La réforme de l’espace liturgique s’affirme donc presque au moment où la postmodernité commence à se manifester. Pour la suite, il est délicat d’adapter le thème de la postmodernité à l’espace intérieur des églises, dans la mesure où, si certains éléments de déconstruction sont lisibles dans la réforme, celle-ci est bien d’inspiration initiale moderne. De plus, depuis Inter Oecumenici, en 1964, il n’y a eu aucune tentative de remise en cause du modèle spatial fondamental alors établi, avant la réflexion du futur Benoît XVI, hormis la montée du traditionalisme et le recours, plus limité, de certains à la liturgie orientale. Le développement des communautés charismatiques, centrées à nouveau sur la piété mais avec des formes nouvelles, ainsi que les grandes assemblées des JMJ ont fait varier les expressions de la prière liturgique, avec, entre autres, un retour de l’adoration eucharistique et un accent remis sur la dimension corporelle de la prière, mais sans remettre en cause de façon décisive le modèle mis en place dans les années soixante.
La revendication traditionaliste, dans laquelle se manifeste l’attitude la plus tranchée à l’égard du modèle spatial liturgique postconciliaire peut-elle être comprise dans une relation à la postmodernité ? La question peut paraître incongrue. Elle est toutefois sous-jacente à plusieurs des réflexions menées lors des rencontres liturgiques de Fontgombault, sous la présidence du cardinal Ratzinger, en juillet 2001, telle que le reconnaît Dom Courau, dans sa préface aux actes du colloque, en jouant sur la signification du concept de devotio moderna (« premier usage du mot moderne », rappelle-t-il) : « La réflexion de ces journées m’a paru s’orienter vers une devotio postmoderna renouant avec la devotio antiqua, sans remettre en cause les apports de la théologie spirituelle du deuxième millénaire. 4  » Lors du colloque, Roberto de Mattei a même envisagé ici un risque de dérive, bien que, selon lui, la postmodernité s’applique sans doute plus à certaines formes de créativité ou d’inculturation dans la nouvelle liturgie : « A l’intérieur de cet horizon de “tribalisme liturgique”, on pourrait donc aussi prévoir la création d’un “ghetto” traditionaliste reconnu canoniquement comme Eglise locale de ceux qui veulent rester “inculturés” au passé. Cependant, ce “multiritualisme” postmoderne n’a rien à voir avec la pluralité des rites reconnue traditionnellement par l’Eglise à l’intérieur d’une même unité de foi et d’une seule lex credendi dont les différents rites sont l’expression5 . »
De fait, la promotion du modèle d’orientation commune de la célébration, qu’il est possible de qualifier de préconciliaire dans l’Eglise latine, dépasse la revendication traditionaliste, matérialisée dans la référence à la « forme extraordinaire du rite romain ». C’est ainsi dans une perspective plus globale, associant également le missel de Paul VI, que se situe la réflexion du cardinal Ratzinger, futur Benoît XVI. Quel que soit son dessein d’une « réforme de la réforme », sa lecture de l’espace liturgique peut-être selon moi regardée avant tout comme la réintroduction de l’espace dans la réflexion liturgique, ce que manifeste notamment une longue attention portée à l’espace, plus qu’au temps, dans la deuxième partie de L’esprit de la liturgie, sous le titre  « Le temps et l’espace dans la liturgie », alors que plusieurs éléments de la quatrième partie consacrés à l’attitude corporelle peuvent lui être aussi rattachés. Cette dominante spatiale et corporelle est sans doute également un fil directeur permettant, depuis l’élection de 2005, de mettre en perspective quelques-unes unes des mesures souvent rappelées concernant les cérémonies pontificales, comme la réintroduction de l’agenouillement à la communion ou la restitution de la croix et de chandeliers sur l’autel. Parmi les décisions, il faut aussi rappeler la restauration, pour le Carême 2009, de la liturgie stationnale à Rome, élément spécifiquement spatial, selon la succession traditionnelle des stations dans les église romaines. Il y a aussi quelques explications données lors des audiences du mercredi où domine la référence, chère au Pape, à la « liturgie cosmique », définie précédemment dans Un chant nouveau pour le Seigneur6 , comme dernièrement, le 7 janvier 2009, dans une longue méditation sur le culte selon saint Paul. Quelles que soient les évolutions du sacré dans la liturgie, elles devront, prendre corps dans nos églises, dans les lieux sacrés, loca sacra, tels que les définit le code de droit canonique7  et où se forme la piété du peuple chrétien, dans son espace propre.

  1. . Cf. entre autres : Aidan Nichols, Regards sur la liturgie et la modernité, Ad Solem, Genève, 1998 ; David Torevell, Losing the sacred, Ritual, modernity and liturgical reform,T&T Clark, Edimbourg, 2000, p. 1. []
  2. . Paul Claval, « Postmodernisme et géographie », Géographie et cultures, n. 4, 1992, p. 15. []
  3. . David Harvey, The condition of Postmodernity, Blackwell, Cambridge-Oxford, 1989, p. 39. []
  4. . Autour de la question liturgique avec le cardinal Ratzinger, Actes des Journées liturgiques de Fontgombault, 22-24 juillet 2001, Abbaye Notre-Dame de Fontgombault, 2001, p. 4. []
  5. . Roberto de Mattei, « Considérations sur la réforme liturgique », ibid. p. 169. []
  6. . Joseph Ratzinger, Un chant nouveau pour le Seigneur, Paris, Desclée-Mame, 2005, pp. 233-234. []
  7. . Jean Werckmeister, Petit dictionnaire de droit canonique, Paris, Cerf, 1993, p. 132. []

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