Revue de réflexion politique et religieuse.

L’espace liturgique retourné

Article publié le 29 Juin 2009 | imprimer imprimer  | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

Privilégier l’espace intérieur des églises, c’est donc prendre le parti de s’attacher d’abord à la dimension intime des représentations et du culte mais ce n’est pas un repli, un renoncement à constater la sécularisation généralisée de l’ancienne catholicité, visible dans le refus, imposé ou voulu, de la visibilité extérieure du lieu sacré chrétien. Entretien avec Marc Levatois

La force du rapport entre le dehors et le dedans est évidente dans l’évolution de l’orientation des églises, même bien avant Vatican II, dès l’époque classique. En Europe, encore à la fin du Moyen-Age, l’orientation des églises était une orientation réelle, astronomique, l’autel et l’ensemble du vaisseau architectural étant tournés vers le levant, vers l’orient au sens strict. A la fin du XIIIe siècle, Guillaume Durand dut même trancher, dans le Rational des divins offices, sur une incertitude qui existait entre le levant du solstice et celui de l’équinoxe. C’est l’orient équinoxial qui fut choisi. L’orientation astronomique était alors un principe presque absolu qui s’étendait au monde profane, même jusqu’aux représentations cartographiques, environ jusqu’au XIIIe siècle. Avant que l’usage de la boussole ou compas magnétique n’impose la référence du nord, les cartes étaient orientées vers l’est. Le mouvement de transformation intérieure des églises après le concile de Trente, avec une ouverture nouvelle du chœur, liée à la volonté explicite d’une plus grande visibilité des cérémonies, mise en lumière par Bernard Chédozeau1 , est très exactement contemporain d’un abandon pratique de l’orientation astronomique. Le vieux principe de l’abside au levant est toujours affirmé mais il perd son caractère obligatoire. Les églises nouvelles ou reconstruites sont, surtout en ville, alors alignées sur les façades sur rue, selon le projet urbain, comme le montre la situation parisienne dès les premières décennies du XVIIe siècle. L’orientation est comme intériorisée : l’orientation commune du célébrant et de l’assemblée reste une évidence claire mais déconnectée de sa concordance réelle avec l’orient des points cardinaux. L’église est toujours tournée intérieurement vers le maître-autel mais c’est désormais généralement le retable monumental et non plus la verrière ouverte sur le soleil levant qui manifeste cette orientation. Doit-on traduire cette évolution des âges classiques dans le sens d’une atténuation de la sacralité des églises ? Le point est délicat. Une divergence de fait se manifeste avec l’Orient byzantin, qui conserve l’orientation astronomique et un isolement net du sanctuaire marqué par l’iconostase mais le maître-autel des âges classiques est aussi un trône pour le Saint-Sacrement, avec l’installation visible de la réserve eucharistique en son centre, dans un tabernacle devenu monumental. La sacralité de l’espace liturgique s’affirme alors plus nettement eucharistique, ce qui peut légitimer ici l’usage de l’expression Contre-Réforme, face aux conceptions des Réformés sur la présence réelle.
Pour la seconde moitié du XXe siècle, l’idée d’une atténuation volontaire du caractère sacré de l’espace liturgique peut être avancée avec certitude ; les témoignages le permettent, dans une contestation qui se poursuit au moins jusqu’au milieu des années soixante-dix2 . Le parallélisme entre l’intérieur et l’extérieur est alors, bien sûr, toujours évident, avec une évolution ultime de l’orientation vers son abandon total, non seulement pratique mais aussi théorique, alors que la bâtiment lui-même de l’église devient de plus en plus homogène à la réalité architecturale profane qui l’environne, tant à l’intérieur, par son registre décoratif qu’au dehors, par la réduction des volumes extérieurs, la renonciation au clocher ou l’abandon de tout signe distinctif. La concomitance des évolutions monumentales et liturgiques n’est pas ici absolue, dans la mesure où des libertés plus grandes ont sans doute été accordées aux maîtres d’œuvre et au clergé sous les pontificats de Pie XII et Jean XXIII, dans l’organisation des volumes architecturaux, alors que les commissions d’art sacré veillaient encore strictement sur le caractère propre de l’espace de l’action proprement liturgique, le lieu de l’accomplissement du sacrifice eucharistique. On peut ainsi évoquer des édifices annonçant les nouvelles formes architecturales et pourtant construits encore pour la célébration tridentine, à la veille du concile Vatican II. J’ai personnellement été particulièrement frappé par l’opposition entre le caractère révolutionnaire de l’architecture de Le Corbusier et la structure liturgique traditionnelle de la chapelle de Ronchamp qu’il a construite, sous le contrôle actif de la commission diocésaine d’art sacré. Dans les premières années de Ronchamp, la célébration était strictement orientée, l’oratoire extérieur étant seul conçu pour la messe face au peuple à l’occasion des grands pèlerinages estivaux. Depuis, le tabernacle dessiné par Le Corbusier a été désolidarisé de l’autel et installé à proximité, selon les recommandations d’Inter Oecumenici, pour permettre le retournement de la célébration au maître-autel. Il y a ainsi une certaine déconnexion entre le registre esthétique ou décoratif des église modernes à la veille de Vatican II et la permanence, toute proportion gardée, des règles d’organisation spatiales héritées de la pratique classique. Peut-on parler d’exception pour la basilique souterraine St-Pie X  de Lourdes, inaugurée dans les derniers mois du pontificat de Pie XII, dont la forme d’ellipse, déconcertante et sans orientation réelle,  peut être aussi liée à son accessibilité par les voitures des handicapés. On peut même se demander en quelle mesure la remise en cause de l’orientation commune est réellement envisagée au moment où débute le concile Vatican II. Il faut, en effet, rappeler que la constitution sur la liturgie est la première de celles qui ont été votées et qu’elle correspond au schéma de la commission préparatoire au concile3 . Cette constitution, Sacrosanctum concilium, aborde le thème du sacré dans le cadre de l’art, définissant l’art sacré comme « sommet de l’art » 4  mais sans associer ce concept à l’espace. De plus, il n’est nullement question de la structure architecturale des églises, au-delà du registre décoratif, dans un texte où se lit le souvenir d’un débat récent sur le renouvellement de l’art sacré5 , débat dans lequel le Claudel de « La messe à l’envers » avait fait le choix des « modernes ». On peut penser que si une transformation de telle ampleur, devant toucher presque toutes les églises de la catholicité, avait été envisagée au moment des débats conciliaires, elle aurait fait l’objet au moins d’une mention dans la constitution sur la liturgie. Le caractère massif du retournement des autels demeure étonnant, que ne parviennent totalement à expliquer ni les recommandations affirmées d’Inter Œcumenici, en 1964, ni l’exemple télévisé des célébrations pontificales de Paul VI, à partir de 1965.

  1. . Bernard Chedozeau, Chœur clos, chœur ouvert. De l’église médiévale à l’église tridentine (France XVIIe-XVIIIe siècles), Cerf, 1998. []
  2. . Philippe Rouillard, « Liturgie », in  Catholicisme hier, aujourd’hui, demain, encyclopédie publiée sous la direction du Centre interdisciplinaire des facultés catholiques de Lille, Letouzey et Ané, 1975, col. 891-892. []
  3. . Pierre-Marie Gy, « Situation historique de la constitution » in Jean-Pierre Jossua et Yves Congar (dir.), La liturgie après Vatican II, Bilan, études prospectives, Cerf, 1967, p. 122. []
  4. . Constitution Sacrosanctum concilium, n° 122. []
  5. . Sabine de Lavergne, Art sacré et modernité, Les grandes années de la revue « L’art sacré », Namur, Culture et vérité, 1992.
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