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Sombres « Lumières »

[Notre ami Jean Brun vient d’être rappelé à Dieu le 17 mars 1994. Il nous avait fait l’honneur d’inaugurer notre cycle de conférences à Paris, en février dernier. Nous publions ci-après la version écrite de cette conférence, non sans émotion, puisqu’il en a lui-même relu les épreuves quelques heures avant de nous quitter.]

Le XVIIIe siècle, le Siècle des « Lumières », voulut définir et faire régner la vérité universelle indiscutable qui permettrait de réaliser la désaliénation et l’unification définitives du genre humain. Il cherchait ainsi à construire une société et un univers de plus en plus cohérents pour une humanité de plus en plus raisonnable. Or on n’ose jamais avouer que, s’il existe un obscurantisme par la superstition, il existe également un obscurantisme par la raison que personne ne veut reconnaître et dont nous sommes de plus en plus les victimes. D’ailleurs ces deux formes d’obscurantisme font souvent bon ménage puisque aujourd’hui, où l’on nous annonce de tous côtés le triomphe de la science et de ses applications seules capables de faire sortir l’homme de son enfance intellectuelle, on n’a jamais compté autant de guérisseurs, de faiseurs d’horoscopes, de marabouts, de sorciers, de sectes, de fuites dans les drogues et de ces cultes de la raison qui se rengorgent de terminologies creuses lorsqu’ils font appel au Chaos créateur et à un Big Bang originaire ou à ces hasards fertiles1 [1]  chargés d’engendrer et de renforcer les déterminismes. On se gausse des miracles, mais on se passionne pour les mystères.

Il importe donc de démystifier des « lumières » qui font régner de nouveaux types d’ombres ; celles-ci ne cessent de s’étendre sur les sociétés hyperdéveloppées qui célèbrent inconditionnellement les mérites intouchables du progrès scientifique.
Le siècle des Lumières s’efforça d’éteindre la Lumière surnaturelle pour lui substituer une lumière naturelle, avant que le développement de l’éclairage au gaz puis à l’électricité ne répandit l’usage de ce que l’on appelle bien significativement la lumière artificielle. Une telle entreprise trouve ses points de départ et ses bases dans le rationalisme de Descartes et dans l’empirisme de Locke.
Avec le cartésianisme, le Verbe devient entendement. Descartes nous demande, en effet, de reconnaître que « tout cela est vrai que nous connaissons clairement être vrai » ; ce recours à la clarté et à l’évidence est contemporain du développement de l’optique cartésienne où se trouvent exposées les lois de propagation des rayons lumineux. Sur le plan physique, comme sur le plan intellectuel, l’homme peut donc célébrer sa capture et son captage de la lumière. Dans le domaine de la connaissance, en effet, la lumière naturelle de la raison se déploie déductivement « selon ces longues chaînes de raisons toutes simples et faciles dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations ». Descartes peut ainsi annoncer le début de cette épopée techniciste au cours de laquelle l’homme cherchera à se « rendre comme maître et possesseur de la nature ».
Mais si la raison peut et doit mettre de l’unité à l’intérieur de nos idées, elle seule est également capable de mettre de l’unité à l’intérieur de nos actes, c’est pourquoi, pour Descartes, la faute se réduisant à une erreur de jugement, « il suffit de bien juger pour bien faire ». Descartes ne fait donc aucune allusion à la grâce et pense, implicitement, que le salut peut se faire par les oeuvres ; par conséquent quel que fût le dogmatisme qui put inspirer une telle condamnation, le Sénat de la ville d’Utrecht avait quelques motifs d’accuser Descartes de pélagianisme.
Avec Descartes, l’homme cesse d’être un être perdu, pour devenir un être qui peut s’égarer et qui, pour revenir sur le droit chemin, n’a besoin que d’une « méthode » capable de lui fournir les cartes et la boussole nécessaires. Idée que reprendra explicitement Kant ; on ne parle pas encore de « guide » mais le XXe siècle se chargera d’y pourvoir avec ses Führer et ses Grands Timoniers.
Toutefois, le rationalisme cartésien se rattache encore à une théologie implicite dans la mesure où il recourt aux « idées innées » ; ces idées, nécessaires à l’établissement d’une connaissance véritable, sont nées avec nous mais elles ne sont pas nées de nous. Elles possèdent une racine transcendante dans la mesure où c’est le Créateur qui mit en nous ces « semences de vérité » ; elles servent de fondement à notre raison et elles représentent « la signature de Dieu sur son ouvrage ». En outre l’ordre du monde, dont les sciences rendent compte, est suspendu à des « vérités éternelles » que Dieu institua avec la même liberté qu’un roi institue des lois en son royaume ; Dieu a librement décidé que la somme des angles d’un triangle serait égale à deux angles droits, il eût pu en décider autrement, il aurait alors créé un monde différent du nôtre et nous aurait donné l’entendement adéquat pour comprendre celui-ci.
Avec Descartes, le Verbe s’incarne dans et par la raison humaine, mais si l’homme est le roi de la nature ce roi n’a pas reçu sa couronne de lui-même, il la tient de Dieu qui reste le Modèle à l’image duquel il fut créé.
Il s’agissait là d’une position insupportable pour l’empirisme de Locke qui, dans son Essai philosophique concernant l’entendement humain2 [2]  qui fut le livre de chevet des Lumières, n’a de cesse qu’il n’ait remplacé l’inné par l’acquis. Pour Locke, en effet, tout naît de l’expérience individuelle ou générique, la raison est le fruit de l’expérience elle n’est plus l’image du Verbe qui parle en nous.
Ce souci de demander uniquement à l’expérience de rendre compte de ce qui constitue l’homo sapiens, trouve sa consécration dans le titre même de l’oeuvre de Hume Traité de la nature humaine (1739), on parle désormais de nature (et non plus de condition) humaine comme on parle de la nature des choses, l’homme fait partie de la nature des choses c’est pourquoi on doit appliquer à son étude les démarches en usage dans la méthode expérimentale ; d’où le sous-titre très significatif du livre de Hume : Essai pour introduire la méthode expérimentale dans les sujets moraux. L’expérience éclairée par la raison, la raison éclairée par l’expérience donneront ainsi naissance à des « sciences de l’homme » construites sur le modèle des « sciences de la nature ».
L’empirisme anglo-saxon eut donc pour souci principal de faire de l’homme l’auteur de ses archives intellectuelles, et de voir en lui un roi qui ne tenait sa couronne que de lui-même. Cette autodivinisation de l’humanité s’acheva par une déification de la « volonté générale » dont Rousseau dira qu’elle « est toujours droite » et dont Diderot prétendra qu’elle « n’erre jamais ». D’où ces futures intronisations du consensus et ces « cultes » que la Révolution française rendit à la déesse Raison.
Toutes ces lignes de force se trouvèrent renforcées au XIXe siècle par l’avènement du positivisme d’Auguste Comte qui voulut rationaliser le cours de l’histoire et fonder une « politique positive ». Comte opère une mutation ontologique en ce sens que, dans la fameuse Querelle des Universaux, il aurait donné raison aux réalistes et tort aux nominalistes ; pour lui, en effet, l’individu est une pure « abstraction » et seul existe ce « Grand Etre » que constitue l’Humanité. Ce Grand Etre a grandi au cours des âges pour passer de l’enfance (l’Antiquité) à l’adolescence (le Moyen Age) puis enfin à la maturité (les temps modernes qui consacrent le triomphe et de la raison et de la science). Cet Etre d’un type nouveau est autocréateur « se fécondant sans aucune assistance à sa propre constitution ». Le but du Cours de philosophie positive est de parvenir à l’établissement d’une politique positive, c’est-à-dire rigoureusement scientifique. Jusqu’alors la politique avait été condamnée à errer parce qu’elle manquait de principes rationnels indiscutables. D’où ce constat et ce programme dans le Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société (1823) : « Il n’y a point de liberté de conscience en astronomie, en physique, en chimie, en physiologie, dans ce sens que chacun trouverait absurde de ne pas croire de confiance aux principes établis dans ces sciences par les hommes compétents. S’il en est autrement en politique, c’est parce que les anciens principes étant tombés, et les nouveaux n’étant pas encore fondés, il n’y a point à proprement parler dans cet intervalle de principes établis. Mais convertir ce fait passager en dogme absolu et éternel, en faire une maxime fondamentale, c’est évidemment proclamer que la société doit toujours rester sans doctrines générales ».
Comte se propose alors d’établir ces nouveaux principes dont les « hommes compétents » se feront ensuite les défenseurs et auxquels il faudra raisonnablement se soumettre, tout comme l’on s’incline devant les vérités démontrées de la physique ou de la géométrie. Il faut donc mettre un terme aux errements de la politique et faire d’elle une science indubitable qui permettra d’organiser et de diriger l’Humanité selon des normes rationnelles. Nous devons travailler à fonder en raison les principes de la politique qui deviendra elle aussi une enfant des Lumières ; les vérités au nom desquelles cette politique sera définie seront nécessaires et par conséquent obligatoires, le droit d’énoncer et de répandre des erreurs ne pouvant être rationnellement reconnu. C’est pourquoi, dans le même ouvrage, Comte parle de « la vraie doctrine finale » et de la politique scientifique qui présidera à la « marche nécessaire de la civilisation ». Le positivisme sera finalement couronné par la création d’une nouvelle religion, la religion de l’Humanité, dans laquelle un culte d’adoration sera célébré à l’égard du Grand Etre, culte dont Comte réglera la liturgie, l’architecture du temple et pour lequel il écrira son Catéchisme positiviste.
Comte annonce donc la célèbre profession de foi de Feuerbach : « Il n’y a pas d’autre dieu pour l’homme que l’homme lui-même » ; Comte est ainsi le père intellectuel de Karl Marx, car, bien que ce dernier n’ait que sarcasmes à l’égard du fondateur du positivisme, le but de son entreprise est le même que celui de Comte : fonder une politique qui soit non seulement une science mais la Science.
Ainsi, après que l’empirisme eut voulu faire de l’homme l’auteur de ses archives intellectuelles, le positivisme voulut en faire l’auteur de ses archives ontologiques. Il ne restait plus qu’à le donner pour l’auteur de ses archives organiques, c’est ce à quoi s’attacha l’évolutionnisme. Darwin, en prenant l’archaïque pour l’originaire et les débuts pour le Commencement, chargea l’homo faber de devenir non seulement le fabricant d’outils sans lesquels une transformation de la nature n’aurait pas été possible, mais le constructeur de l’homme lui-même puisque cet homo faber devra donner naissance à l’homo sapiens. L’évolution déifiée jouit aujourd’hui d’une véritable immunité intellectuelle qu’il est défendu de remettre en question ; quelle que soit la force des arguments scientifiques qu’un impudent osera mettre en avant, il sera l’objet d’une disqualification immédiate et définitive. Dès lors, l’homme devient un enfant du temps et l’évolution, tenue pour « créatrice », dispense désormais de recourir à un Créateur transcendant3 [3] .
Les différentes démarches dont nous avons essayé de relever les principales étapes ont directement conduit à un règne des ténèbres rationnelles, règne où se sont répandues deux types de « lumières » en apparence opposées mais, complémentaires : la lumière carcérale et les lumières libérales.
Le terrorisme rationnel a été organisé par Marx, Lénine, Staline et Mao. Le véritable Marx n’est pas le Marx d’avant 1844 qui, au nom d’une éthique humanitaire, se scandalisait de la condition du prolétariat traité comme une « bête de somme » ; le véritable Marx n’est pas un moraliste, mais un savant qui veut fonder une science unitaire synthèse de la science de la nature, de la science de l’économie, de la science de l’histoire et de la science de l’homme ; il se soucie donc de réintégrer l’humanité dans le milieu naturel dont elle fait partie et de découvrir les déterminismes qui en commandent le statut aussi bien que les transformations dans l’histoire. Son matérialisme historique en trouve les principes dans les infrastructures socio-économiques.
Mais Marx opère également une sorte de renversement messianique ; se souvenant de Hegel qui disait que le bonheur le plus haut devait naître du malheur le plus grand, Marx transforme le prolétariat, classe à sauver, en classe salvatrice. Ce prolétariat est incarné dans le Parti, nécessairement unique, qui lui-même s’incarne dans un chef doté par l’histoire d’une mission sociale. Celui-ci décide et agit au nom des lois de l’histoire ; l’indiscutable nécessité de la vérité scientifique justifie donc la dictature du prolétariat. C’est pourquoi le Parti s’autorise à « guider » les écrivains, les artistes, les philosophes en dénonçant les raisonnements incorrects, faux et donc aliénants. D’où une censure policière, mais rationnellement justifiée. Le marxisme étant La Science, il faut être fou (d’où l’ouverture d’hôpitaux psychiatriques politiques) ou malhonnête (d’où les arrestations « pour raisons objectives »4 [4] ) pour ne pas s’incliner devant la vérité universelle. Ce rationalisme historico-économique, bien dans la ligne du positivisme, débouche ainsi sur un manichéisme doublé d’un terrorisme par la science ; aucune critique du marxisme n’est, en effet, pensable puisque celui-ci est l’expression de la science rationnelle, universelle et nécessaire.
Dans les années 20, le marxisme reçut du Cercle de Vienne un appui inconditionnel qui, s’il n’eut guère de conséquence sur l’établissement et le fonctionnement du communisme soviétique, n’en est pas moins des plus significatifs. Un certain nombre de professeurs, qui appartenaient à ce que l’on appelait alors « Vienne la Rouge » et dont les plus connus sont Hans Hahn, Otto Neurath et Carnap, rédigea un texte La conception scientifique du monde (1929) connu également sous les noms de Manifeste du Cercle de Vienne, ou de Brochure jaune. Ces intellectuels étaient les héritiers directs des Lumières du XVIIIe siècle, du positivisme de Comte et du marxisme qui venait d’être institutionnalisé en Russie. Leurs prises de positions reposaient sur une apologie de l’expérience et sur un souci de se livrer à une rigoureuse analyse logique du langage capable d’éliminer les vices de raisonnement et les sophismes dont les philosophes s’abusaient et abusaient les autres. Hans Hahn reprend l’idée du « rasoir d’Occam » et distingue deux sortes de philosophies : les philosophies retirées du monde (Marx dirait : les idéologies idéalistes) qui s’encombrent d’obscurités mystiques et métaphysiques dont il importe de se débarrasser comme d’un cauchemar, et les philosophies tournées vers le monde qui embrassent « les doctrines simples, claires et transparentes ».
Le souci de se maintenir toujours, et de maintenir les autres, dans le droit chemin d’une logique rigoureuse a pour conséquence implicite mais directe l’institution d’une police de la pensée. Dans un opuscule de 1784 Réponse à la question « Qu’est-ce que les Lumières », Kant voyait dans les Lumières « la sortie de l’homme de sa minorité, dont il est lui-même responsable […] Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières […] Pouvoir marcher d’un pas assuré. Si maintenant on me demande : Vivons-nous actuellement dans un siècle éclairé ? Voici ma réponse : Non, mais bien dans un siècle en marche vers les Lumières ». Mais Kant se livre aussitôt à une comparaison fort suggestive. Les critiques de la marche en avant et du progrès ne peuvent venir que de ceux qui enferment d’abord le bétail humain dans un parc, ôtent aux hommes la moindre permission d’en sortir, sous prétexte que des dangers horribles les menaceraient s’ils s’aventuraient au-dehors. Or aujourd’hui, un représentant anglais du positivisme logique, qui reprend l’héritage des Lumières, du positivisme et du Cercle de Vienne, A.-J. Ayer compare précisément le philosophe à un gardien de parc, en ce sens que selon lui le philosophe doit veiller à ce que, dans les jugements et les raisonnements, ne soient pas empruntées les allées interdites et rigoureusement dénoncées par une science rationnelle objective.
L’enfermement que dénonçait Kant est aujourd’hui justifié parce que donné pour rationnel et indispensable au maintien dans le parc des Lumières de ceux que les erreurs exposeraient à toutes les fautes et à toutes les passions. La vérité nécessaire ne saurait permettre aux « déviationnismes » de s’exercer et de se répandre, il en va de la santé intellectuelle et sociale de la société. C’est pourquoi les régimes marxistes ne distribuent les passeports qu’à de rares privilégiés dont ils pensent qu’ils ne se laisseront pas pervertir par des idéologies aliénantes à l’occasion des voyages qu’ils pourraient entreprendre en dehors du parc où règnent les Lumières de la raison.
D’où l’institution d’un terrorisme rationnel dont J.-P. Sartre, qui passe bien à tort pour un philosophe de la liberté, est un excellent exemple. Après avoir affirmé que le marxisme était « la seule interprétation valable de l’histoire », Sartre dénonce le pluralisme comme un concept de droite caractéristique du fascisme5 [5] . Dès lors, il peut affirmer en toute rigueur qu’il est un « partisan convaincu de la peine de mort pour raison politique, un régime révolutionnaire doit se débarrasser d’un certain nombre d’individus qui le menacent » et Sartre ajoute : « je ne vois pas là d’autre moyen que la mort. On peut toujours sortir d’une prison. Les révolutionnaires de 1793 n’ont probablement pas assez tué et ainsi inconsciemment servi un retour à l’ordre puis la Restauration »6 [6] . Voilà donc par où passent « les sentiers lumineux » et « les chemins de la liberté » pour un philosophe qui affirme que « la vérité vient du peuple ».7 [7] .
Ces prétentions à régenter la circulation des individus et des idées, ne sont pas le triste apanage du marxisme, elles président également à la conception nazie de l’histoire ; car il ne faut pas oublier de mettre en parallèle le marxisme et le nazisme, sans se référer au pacte germano-soviétique, mais en remontant à Darwin. Marx écrivait à Lassalle le 16 janvier 1861 : « Le livre de Darwin est très important et me sert à fonder par les sciences naturelles la lutte des classes dans l’histoire » ; si Marx, Lénine, Staline et Mao expliquent le sens de l’histoire par la lutte des classes, Hitler l’explique par la lutte des races. Le marxisme veut instituer une dictature du prolétariat, le nazisme une dictature des aryens ; le marxisme dénonce l’art décadent, le nazisme l’art dégénéré ; le marxisme prend l’individualisme bourgeois comme bouc émissaire, le nazisme choisit le juif comme cible ; le marxisme dénonce le capitalisme, le nazisme la ploutocratie. Dans un cas comme dans l’autre, nous nous trouvons en présence de vérités carcérales, voire pénitentiaires, qui débouchent sur un univers concentrationnaire où les éclairés des deux camps se retrouvent sous les projecteurs des camps d’extermination.
Ces terrorismes par les Lumières sont complétés par une frénésie rationnelle qui prétend faire régner les lumières dans tous les domaines et dissiper par conséquent toutes les ombres.
La raison qui veut faire descendre la Lumière du ciel sur la terre finit par constater que la vérité en deçà des Pyrénées est erreur au-delà. Montaigne avait fait un constat désabusé de toutes ces prétendues vérités qui se contredisent et il en avait conclu : « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ». Le XVIIIe siècle se proposa de donner aux esprits « éclairés » le sens et le goût du relatif ; s’y attachèrent les récits de Swift, les Lettres persanes de Montesquieu et tous ces ouvrages qui voulurent montrer que ce que nous considérions comme vrai, beau et sage était tenu ailleurs pour faux, laid et dément et que, inversement, ce que nous jugions absurde, horrible et fou paraissait à d’autres évident, séduisant et plein de sens.
L’apparition de la sociologie érigea de telles constatations en système. Pour Durkheim et pour Lévy-Bruhl, la morale doit céder la place à une « science des moeurs » ; il ne s’agit pas, en effet, de dire ce que les hommes devraient faire, car personne n’a autorité pour en décider, mais d’observer et de savoir ce que les hommes font. Faisant de la société le réservoir et le moteur de toutes les normes, Durkheim ne craint pas d’affirmer qu’il ne faut pas dire que la société condamne un acte parce qu’il est mauvais, mais qu’il faut comprendre qu’un acte est mauvais puisque la société le condamne ; c’est la peine qui fait le crime et non pas le crime qui justifie la peine. Il n’y a donc pas de mal en soi ; la raison nous fait prendre conscience qu’existe dans le temps et dans l’espace un pluralisme des moeurs ; ces moeurs différentes et variables ont toutes « droit à la différence » et nous ne saurions préférer tel système à tel autre puisque chacun d’eux existe et a été adopté par la société dont il était une expression justifiée par sa seule institution. Comme l’avait déjà voulu Jeremy Bentham la morale est désormais considérée comme « ce qui plaît au plus grand nombre ».
Aujourd’hui les vues de Durkheim ont été mises à jour par le structuralisme à la lumière de la terminologie de la linguistique et de la phonologie auxquelles cette conception du monde a emprunté leur méthode et leurs théories.
On affirme en effet que tout est langage, c’est-à-dire système de codes composé de signes qui ne débouchent sur rien d’autre que sur eux-mêmes et dont la validité repose seulement sur la cohérence interne de leurs syntaxes respectives. Il n’y a donc pas lieu de se demander si un acte est mauvais ou bon en soi, comme les moralismes répressifs nous invitaient à le faire, mais à les observer en cherchant à en repérer les structures pour finalement constater « c’est ainsi et pas autrement ». On ne va pas corriger une dictée française à partir des règles de la grammaire anglaise, on ne va pas se poser la question de savoir quelle est la vraie cuisine parmi toutes celles que Chinois, Italiens, Espagnols ou Français proposent à nos dégustations. On ne doit plus parler d’écarts absolus, mais seulement d’écarts référentiels, car il n’existe pas de belvédère fixe du haut duquel nous pourrions distribuer les approbations et les condamnations.
Le règne des Lumières a ainsi conduit à enterrer la Vérité pour célébrer l’avènement, la prolifération et la génération spontanée de vérités donc aucune n’est préférable à une autre puisqu’elles sont toutes vraies et que tout est chemin. L’intensification du pouvoir des Lumières, dans leur souci de faire évanouir toutes les ombres, a conduit finalement à éliminer le sujet lui-même, considéré comme un simple accident de la lumière. La personne est donnée, en effet, pour un faux être-là et définie comme un lieu, comme le lieu engendré par le recoupement de lignes de forces venues de l’extérieur.
Une fois de plus nous nous trouvons en présence de ces vieilles explications par le milieu qui font d’un être le produit des influences reçues de la nature, du climat, de la famille, des différents groupes sociaux, etc. Explication qui n’est que l’expression d’un préjugé propre à ce monde de l’homo faber qui ne pense qu’en termes de produits.
Cette élimination du sujet se renforce du « matérialisme vulgaire » dont se réclame Lévi-Strauss qui se propose de réintégrer l’homme dans la nature jusqu’à le dissoudre. L’homme, nous dit-on, en effet, n’est qu’un ensemble de molécules accidentellement coalisées et appelées un jour à se désagréger. L’homme fait partie de la nature au même titre que les pierres, les fleuves et les nuages et c’est au nom d’une insupportable prétention qu’il s’est pris pour le roi de la Création ou pour le maître de la nature. Tout vient de la nature, y compris l’homme lui-même et l’ensemble de ses comportements. Michel Foucault en tire alors la conclusion que « rien n’est contre nature puisque tout vient de la nature ». Dès lors, nous n’avons plus qu’une chose à faire, adapter notre comportement à celui de l’ensemble dont nous faisons partie ; autrement dit nous devons « suivre l’évolution des moeurs », évolution qui procède par mutations brusques et qui n’est dirigée par aucune finalité.
Ces prises de positions débouchent sur une hystérie ludique justifiant toutes ses frénésies par un nietzschéisme résiduel, elles proclament que les Lumières nous ont montré que tout était vrai et que, par conséquent, tout était permis. De même que la vie est un jeu d’atomes, de même l’existence doit devenir un jeu toujours ouvert au plus grand nombre de partenaires possible. Puisque les Lumières ont dissipé toutes les ombres, y compris celle du faux, du laid, du mal et du péché, nous n’avons plus qu’à jouer de l’existence comme on joue du saxophone, à jouer avec l’existence comme on joue avec des fléchettes, à jouer à l’existence comme on joue au poker, à jouer l’existence comme on joue une pièce de théâtre. Et puisqu’il n’y a plus de sujet, que la personne n’est qu’un tas de molécules, nous devrons travailler à « défoncer » ce faux être-là, à le faire « éclater » en recourant pour cela aux drogues chimiques et idéologiques qui nous ouvriront « les portes de la perception », la prison des normes et la cage du moi. Nous sommes ainsi devenus omnivores et même coprophages8 [8]  au nom de cette idée que nous sommes enfin entrés dans l’âge « post-moral ».
Les Lumières, après avoir annoncé la mort de Dieu, réclamé la mort de l’art, célébré la mort de l’homme, proclament maintenant la mort du Sens. Ces prises de positions tonitruantes, parées de l’uniforme rutilant de la modernité, ne sont pourtant que de vieilles idées, comme il en va souvent de ce qui prétend être nouveau. Nous les retrouverions chez certains gnostiques, et entre autres chez les Carpocratiens, chez Dom Deschamps, ce bénédictin en rupture de ban avec son ouvrage La Vérité ou le Vrai système, chez le Marquis de Sade, chez l’esthéticien dont Kierkegaard a brossé un portrait si lucide et chez l’essayiste dont Maurice Blondel a fait le procès dans des lignes d’une admirable lucidité.
Dans L’Action de 1893, Maurice Blondel démasque en effet l’esthète et l’essayiste, qui n’est autre que Maurice Barrès qu’il ne cite pas. Dès le début de sa thèse, il en parle en ces termes : « Il n’y a de vérité que dans la contradiction, et les opinions ne sont sûres que si l’on en change. […] Tel se plaît à mêler les extrêmes et à composer dans un seul état de conscience l’érotisme avec l’ascétisme mystique ; tel à l’aide de cloisons étanches, développe parallèlement un double rôle d’alcoolique et d’idéaliste. […] On a toutes les curiosités. […] Réfuter qui ou quoi que ce soit est du dernier béotien. Ni offensive ni défensive, pour qui joue à qui perd gagne, c’est l’art d’être invincible. […] Un jeu, voilà la sagesse de la vie, […] une illusion, victorieuse de toutes les illusions. […] Avec même respect et même dédain pour le oui et pour le non, il fait bon les loger ensemble et les laisser s’entre-dévorer »9 [9] .
Aujourd’hui, Arlequin est donné pour le type même de l’homme moderne éclairé et libéré ; son vêtement bigarré est à l’image de ses errances aventurières et de ses cocktails existentiels où le toi n’est qu’une liqueur ou une épice supplémentaire à goûter sans tarder. Maurice Blondel en avait prévu la venue : « Le moyen de se fâcher contre Arlequin ? » ce baladin qui folâtre avec la vie qui possède « l’inestimable virtuosité de l’escrimeur qui, partout et nulle part, n’est jamais là où l’on frappe » est un « bouffon de l’Eternel » qui n’a nulle crainte puisqu’il a toujours été l’avocat de Dieu et du diable10 [10] . Les caprices de Protée se repaissent du carnage des idées, car celui-ci a pris pour devise : « Il faut tout connaître ».
Les Lumières ont directement engendré soit des délires de la puissance, soit les ébriétés de la licence ; soit la dictature, soit la pourriture. Elles ont fait des hommes ou bien des galériens qui rament selon les rythmes que leur imposent les Conducator de l’histoire, ou bien des naufragés du radeau de la Méduse qui s’entre-dévorent dans une danse hystérique. Elles ont engendré une lumière polarisée qui ignore les couleurs ou une Lumière aveuglante qui fait évanouir ce qu’elle prétend éclairer et qui décide qu’elle a définitivement éliminé les ombres, le sujet, le mal et le sens lui-même.
Face à ces prétendues Lumières, le christianisme nous apporte un message tout autre qui n’est nullement celui d’une crédule mystification obscurantiste. Il nous invite à corroder tous les relativismes à la pierre de touche de l’Absolu. La Lumière n’est ni ce qui nous appartient ni ce dont nous sommes dépossédés, elle est ce à quoi nous appartenons, non comme des esclaves, mais comme des serviteurs qui doivent en témoigner. De la lumière que nous lisons dans l’ordre des choses et dans les lumières artificielles que nous allumons, nous attendons qu’elle réalise la promesse du « Vous serez comme des dieux » ; mais les branches de l’Arbre de la connaissance finissent toujours par étouffer l’Arbre de vie à qui elles cachent la Lumière du ciel11 [11] . Leurs horticulteurs y réussissent d’autant mieux qu’ils se recrutent parmi les démagogues du progrès qui recourent à l’argument suprême : Vous avez peur du progrès parce que vous êtes vieux, tandis que les modernes « coquettes de Robespierre »12 [12]  trouvent beaucoup de charmes aux assassins de Dieu. La jeunesse est ainsi scandaleusement domestiquée par des négriers mercantiles ou médiatiques qui se vantent de la défendre en brandissant l’épouvantail du « racisme antijeune » et en la ravitaillant en transes de toutes sortes ; les démagogues s’ingénient à faire croire « aux jeunes » que, comme les nobles sur lesquels ironisait Beaumarchais, ils savent tout sans jamais avoir rien appris et leur demandent de compter sur l’inévitable « créativité » pour métamorphoser spontanément l’ignorance en compétence omnisciente.
L’homme d’aujourd’hui est un être dés-orienté ; c’est à dire un être qui a perdu l’Orient, ce pays symbolique où la Lumière se lève ; il sait discerner l’aspect du ciel, mais est incapable de discerner les signes des temps13 [13] ; car il reste satellisé autour de lui-même, et consommant des vérités sans Vérité il se grise de jeux de lumières sans Lumière. Car si nous sommes attentifs aux lits que creusent les rivières, l’éclairage que nous projetons sur eux nous fait oublier la source d’où les fleuves sont nés et l’océan dans lequel chacun d’eux s’engloutit.
Jean BRUN

(cet article a été publié dans la revue n. 43).

  1.   Cf. cette formule de Jacques Monod : « L’homme sait enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’univers d’où il a émergé par hasard. [Nos croyances en un Dieu créateur, en l’âme spirituelle et immortelle de l’homme font partie des] servitudes mensongères de l’animisme primitif » (Le hasard et la nécessité. Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne, Paris, 1970, p. 195). [ [14]]
  2.   La première édition date de 1690, Coste en donna la première traduction française en 1700. [ [15]]
  3.   Ici encore, Darwin est tenu pour un libérateur, comme le montre cet aveu du biologiste Julian Huxley : « Nous avons tous sauté sur L’origine des espèces parce que la notion de Dieu faisait obstacle à nos moeurs sexuelles ». [ [16]]
  4.   Telle est la formule de la langue de bois utilisée par les polices communistes. [ [17]]
  5.   Cf. Sartre, Critique de la raison dialectique, Paris, 1960, Gallimard, t. I, p. 24. Où Sartre a-t-il bien pu déceler un pluralisme dans les régimes nazi et fasciste qui sont, eux aussi, des régimes reposant sur un parti unique ? [ [18]]
  6.   Sartre, Sartre parle des Maos, interview par M.-A. Burnier dans Actuel, février 1973, p. 76. Citons une prophétie énoncée en 1954 par ce maître à penser : « Vers 1960, avant 1965, si la France continue à stagner, le niveau de vie moyen en URSS sera de 30 à 40% supérieur au nôtre ». [ [19]]
  7.   Ibid. [ [20]]
  8.   L’architecte Adolf Loos, ami de Karl Kraus lui-même ami de Schönberg, écrivait ces paroles toujours d’actualité : « L’homme de notre temps qui pollue les murs avec des signes érotiques inspirés par une pulsion interne est un criminel et un dégénéré. On peut juger la culture d’un pays aux graffitis qui salissent les murs des toilettes ». [ [21]]
  9.   Maurice Blondel, L’Action, 1893, pp. 3-6. [ [22]]
  10.   Maurice Blondel, op. cit. p. 9. [ [23]]
  11.   Rappelons cette remarque ironique de Robert Musil, dans L’homme sans qualités, qui parle de ceux « qui considèrent les légumes en conserve comme l’essence des légumes frais ». [ [24]]
  12.   Rappelons qu’il s’agit là d’une formule utilisée pendant la Terreur. [ [25]]
  13.   Matthieu, 16, 3. [ [26]]