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Le mou­ve­ment et ses mirages

Pro­grès, dyna­misme, évo­lu­tion, bond en avant, font par­tie de ces termes pres­ti­gieux qui pré­sident au culte voué au mou­ve­ment ; on les oppose à sta­tisme, immo­bi­lisme, stag­na­tion, réac­tion, consi­dé­rés comme autant de formes d’une cou­pable pas­si­vi­té rédui­sant l’homme à une chose inerte. Même un grand poète comme Bau­de­laire se voit repro­cher d’avoir osé écrire : « Je hais le mou­ve­ment qui déplace les lignes ».
L’idolâtrie du mou­ve­ment est deve­nue si puis­sante qu’il est tenu pour plei­ne­ment auto­jus­ti­fi­ca­tif et que se trouve éli­mi­née la ques­tion, pour­tant capi­tale, de savoir par quoi ce mou­ve­ment est ani­mé et à quoi il conduit. L’essentiel est de mar­cher car comme cha­cun le répète : « Il faut que ça bouge ». D’où ces invo­ca­tions per­ma­nentes adres­sées à un « monde en muta­tion », aux « forces de pro­grès », au nou­veau, à la moder­ni­té et à l’action. La marche est ain­si deve­nue à elle-même sa propre fin, si bien que, après Nietzsche, on ne cesse de dénon­cer « les pro­fes­seurs de buts » car on pense que le but ne signi­fie rien et que seule l’action délivre de la mort.
On laisse ain­si croire que l’alternative est iné­luc­table : ou un monde de sub­stances et d’individus figés dans une essence qui les momi­fie et dont on leur inter­dit de sor­tir, ou un uni­vers fait d’êtres auto­créa­teurs qui se font et se défont pour se refaire sans cesse au cours d’un deve­nir dont ils sont à la fois les auteurs et les pro­duits. On en est ain­si arri­vé à ne deman­der rien d’autre au mou­ve­ment que d’être por­teur de lui-même.
Le dieu mou­ve­ment anime aujourd’hui aus­si bien les hys­té­ries de la puis­sance que les ébrié­tés de la licence ; il ins­pire les dic­ta­teurs de l’histoire pla­ni­fiée avec tous leurs En avant  ! Marche  ! ain­si que les « cho­ré­graphes de l’existence » avec leurs aven­tures dans les hasards fer­tiles et les n’importe quoi.
Il y a là un état de fait dont il importe d’éclairer les ori­gines afin de pou­voir en juger les consé­quences.
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Les Grecs consi­dé­raient le mou­ve­ment comme un fac­teur de désta­bi­li­sa­tion ou de déca­dence condui­sant iné­luc­ta­ble­ment toute chose vers le dépé­ris­se­ment puis vers la mort ; c’est pour­quoi le deve­nir était asso­cié à la cor­rup­tion. L’idée de pro­grès n’était pas fami­lière aux Grecs comme en témoignent les œuvres poli­tiques de Pla­ton selon qui le chef d’Etat pour­ra tout au plus ralen­tir l’inéluctable mou­ve­ment de déca­dence de la cité sans par­ve­nir à l’arrêter ni à plus forte rai­son à l’inverser en pro­grès. Quant à Aris­tote, il ne conçoit le mou­ve­ment que fina­li­sé car des­ti­né à conduire chaque chose vers la forme qui l’accomplit, ou vers le « lieu propre » prêt à accueillir les êtres comme en leur pays natal. Les épi­cu­riens eux-mêmes ne retien­dront par­mi les dif­fé­rentes sortes de plai­sirs que les plai­sirs en repos et auront pour devise « Ne pas varier » et « Cache ta vie ». C’est pour­quoi ils se moque­ront d’Alexandre qui avait le pothos ((  Les Grecs dis­tin­guaient l’himéros, désir de quelque chose, et le pothos, désir sans but s’engendrant de lui-même.))  et qui vou­lait aller tou­jours au-delà du der­nier pays qu’il venait de conqué­rir. Quant à la phi­lo­so­phie de la contem­pla­tion de Plo­tin, elle tient le mou­ve­ment pour ce qui entraîne vers le mul­tiple, le divers, la matière et le mal, il est un aban­don de l’Un dont il détourne. Seuls les ato­mistes consi­dé­rèrent avec opti­misme le mou­ve­ment qui anime le monde et les cyré­naïques firent l’apologie des plai­sirs en mou­ve­ment.

A par­tir du XVe siècle tout change. De grands navi­ga­teurs découvrent des terres incon­nues ou de nou­veaux « pas­sages ». Les récits qu’ils ramènent de leurs expé­di­tions donnent aux habi­tants de l’Ancien monde un goût du rela­tif et un désir de chan­ge­ment. Ron­sard deman­de­ra de cueillir le moment qui passe et Mon­taigne pro­cla­me­ra : « Je ne peins pas l’être, je peins le pas­sage ». Pour l’homme du moyen âge, le monde était fait de sub­stances et d’êtres sub­sis­tants, le pas­sage n’était que de l’éphémère incon­sis­tant ; or voi­ci qu’avec Mon­taigne le pas­sage devient ce qui consacre la pro­fonde diver­si­té de cet être ondoyant qu’est l’homme. Le mou­ve­ment est désor­mais tenu pour un fac­teur de renou­vel­le­ment et d’enrichissement ouvrant la porte à des pos­sibles jusque-là incon­nus. Non seule­ment le cercle du temps, où tout reve­nait au Même comme l’avait dit l’Ecclésiaste, doit être ouvert à un ave­nir infi­ni, mais les vieilles fron­tières de la nature pour­ront être abo­lies par une hyper­na­ture dont la maî­trise du mou­ve­ment par le moteur per­met­tra la construc­tion.
Tel est bien le rêve tech­ni­ciste qui est au cœur du car­té­sia­nisme. Gali­lée venait de décou­vrir les lois d’oscillation du pen­dule et celles du mou­ve­ment de la chute des corps ; Des­cartes vit dans le mou­ve­ment non pas ce pas­sage de la puis­sance à l’acte qui chez Aris­tote était un accom­plis­se­ment fina­li­sé, mais le trans­port d’un corps d’un voi­si­nage à un autre ((  Cf. Des­cartes, Prin­cipes de la phi­lo­so­phie, II, 25.)) , trans­port dont les traces sont algé­bri­que­ment repé­rables grâce aux coor­don­nées car­té­siennes ; il est donc désor­mais pos­sible de dire que « tout se fait par figures et par mou­ve­ments ».
La méca­nique nais­sante va ain­si conduire à une concep­tion mathé­ma­tique de la phy­sique, à une intro­ni­sa­tion des notions de quan­ti­té et de mou­ve­ment grâce aux­quelles l’homme s’efforcera de se « rendre comme maître et pos­ses­seur de la nature ». Dans les efforts déployés par Des­cartes, puis par Male­branche, voire par Leib­niz, pour énon­cer les lois des chocs des corps se trouve amor­cé un impor­tant mais peu visible virage, car on par­le­ra de moins en moins de ren­contres de per­sonnes et de plus en plus de chocs des corps ; en outre, à une réflexion sur la chute de l’homme sera sub­sti­tuée une obser­va­tion de la chute des corps. Que l’on spé­cule en termes de méca­nisme ou de dyna­misme, il s’agit désor­mais de cap-ter les mou­ve­ments natu­rels afin de pou­voir les déclen­cher, les domes­ti­quer et les inten­si­fier ; c’est un tel désir qui pré­si­da à la construc­tion et à la mise au point du moteur. Atlas ne se contente plus de sup­por­ter péni­ble­ment sur ses épaules tout le poids de la terre, il tra­vaille à la faire rou­ler devant lui dans la direc­tion qu’il désire, voire de la désa­gré­ger afin de la restruc­tu­rer à sa guise ((  Un tableau trop peu connu de Dome­ni­cus van Wij­nen (1661- ?), La ten­ta­tion de saint Antoine, qui se trouve à la Gale­rie Natio­nale de Dublin, repré­sente la ten­ta­tion suprême : dans le cadre d’une orgie géné­rale où pré­side une joyeuse ivresse, on voit la terre explo­ser et des corps humains en jaillir, pro­je­tés dans les espaces cos­miques à la manière des grains chas­sés d’une gre­nade qui éclate.)) .
On en vint ain­si peu à peu à voir dans le temps non plus cette image mobile de l’éternité, dont Pla­ton déplo­rait qu’elle ne fût qu’un pâle et triste reflet de son modèle, mais bien une sorte d’éternité libé­rée deve­nue enfin mobile et se mani­fes­tant au cours de sa marche.
Le XVIIIe siècle s’engouffra dans la brèche ain­si ouverte dans un monde où avaient régné la Parole et la fidé­li­té. L’histoire appa­rut alors comme ce dont l’homme devait tra­vailler à deve­nir non seule­ment le pilote, mais aus­si l’ingénieur. Un Vol­taire crée l’expression de « phi­lo­so­phie de l’histoire » ((  Il semble bien que cette expres­sion appa­raisse pour la pre­mière fois dans La phi­lo­so­phie de l’histoire de feu l’abbé Bazin que Vol­taire publia ano­ny­me­ment en 1765.))  et l’on se met à célé­brer le pro­grès. Un péla­gia­nisme lar­vé occupe le devant de la scène pour affir­mer que l’homme est per­fec­tible, qu’il est ce qu’il se fait et que, tour­nant le dos aux dogmes pes­si­mistes sur le mal radi­cal et le péché ori­gi­nel, on doit désor­mais par­ler de bien­fai­sance et s’ouvrir réso­lu­ment à l’optimisme. Les Ency­clo­pé­distes, Tur­got, Condor­cet, voire le jeune Kant et même celui de la matu­ri­té, furent les thu­ri­fé­raires de ces Lumières char­gées d’éclairer et d’orienter le mou­ve­ment auto­créa­teur et auto­ré­demp­teur d’une huma­ni­té deve­nue un Pro­mé­thée désen­chaî­né célé­brant l’action avec le Faust de Gœthe. Désor­mais, il ne s’agira plus de se rat­ta­cher au Com­men­ce­ment fon­da­teur, mais de prendre l’initiative de débuts inno­va­teurs.
Ain­si se met en place le règne d’un monde en mou­ve­ment, d’un monde nais­sant et renais­sant du mou­ve­ment. Fina­le­ment, le mou­ve­ment se trouve ins­tal­lé au cœur de l’Absolu lui-même avec La phé­no­mé­no­lo­gie de l’Esprit (1807) de Hegel qui mit le Jah­vé vété­ro­tes­ta­men­taire en marche dans l’histoire. Dans cette œuvre, nous trou­vons, en effet, la syn­thèse d’une théo­lo­gie du Dieu vivant et d’une phi­lo­so­phie de l’histoire où Dieu se déi­fie dans et par le temps puisque Geist ist Zeit. L’Absolu est mis en mou­ve­ment, il est défi­ni comme résul­tat et la Véri­té n’est autre que le deve­nir d’elle-même. L’Alpha et l’Oméga sont pro­pul­sés dans une genèse per­ma­nente, le Verbe ne domine plus le cours des âges, il en devient l’expression. Le Cal­vaire de l’Esprit abso­lu étant sans cesse recom­men­cé, l’histoire devient à elle-même sa propre escha­to­lo­gie puisque « les bles­sures de l’Esprit se gué­rissent sans lais­ser de cica­trices » ; le mou­ve­ment, en tant qu’Aufhebung en marche est le gué­ris­seur des maux qu’il avait pu engen­drer et dont cha­cun était une felix culpa.
Cette abso­lu­ti­sa­tion du mou­ve­ment se rat­ta­chait, certes, à une théo­lo­gie plus ou moins expli­cite pour laquelle « il y a tou­jours une non-coïn­ci­dence entre l’Esprit abso­lu et son expres­sion » ; tou­te­fois Hegel ne crai­gnait pas d’affirmer que « c’est la conscience de soi de Dieu qui se connaît dans le savoir de l’homme ». Si bien que cette abso­lu­ti­sa­tion du mou­ve­ment est toute prête à pas­ser du stade d’une théo­lo­gie à celui d’une anthro­po­lo­gie. C’est ce qui se pro­duit avec Dar­win et Marx pour qui l’homme devient le pro­duit du mou­ve­ment évo­lu­tif des espèces diri­gé par la sélec­tion natu­relle et « the struggle for life », ou celui du mou­ve­ment du sens de l’histoire orien­té par la lutte des classes ((  Si Marx n’a pas eu l’intention de dédier Le Capi­tal à Dar­win, comme le pré­tend une légende, il n’en reste pas moins que ce der­nier eut une influence déci­sive sur la for­ma­tion du sys­tème mar­xiste ; c’est ain­si que Marx écrit à Las­salle le 16 jan­vier 1861 : « Le livre de Dar­win est très impor­tant et me sert à fon­der par les sciences natu­relles la lutte des classes dans l’histoire ».)) . Dès lors, tous les espoirs sont per­mis ; mais ils deviennent obli­ga­toires, car la science, qui a énon­cé les lois du mou­ve­ment en phy­sique, pré­tend main­te­nant connaître celles du cours de l’histoire par le biais de l’économie poli­tique et des sciences humaines. La marche de l’homme, en tant qu’individu et en tant qu’être spé­ci­fique, peut et doit donc être ration­nel­le­ment orga­ni­sée selon des pla­ni­fi­ca­tions indis­cu­tables aux­quelles on ne peut que se sou­mettre.
Et cela d’autant plus que le XIXe siècle a mis au point le moteur, à vapeur, élec­trique ou à explo­sion qui per­met de déclen­cher, de diri­ger, de trans­por­ter et sur­tout d’accélérer des mou­ve­ments arti­fi­ciels ren­dus pos­sibles par la libé­ra­tion de l’énergie poten­tielle inhé­rente à la matière, que celle-ci soit de l’eau et du char­bon, des champs magné­tiques ou de l’essence.
Dès lors, Pro­mé­thée se mit à ado­rer un Veau d’or dont le pres­tige ira crois­sant. En poli­tique, en éco­no­mie, on ne cesse de van­ter les mérites d’un monde en per­pé­tuelle muta­tion au nom duquel on dis­qua­li­fie ceux qui demandent à réflé­chir d’abord à ce vers quoi un tel mou­ve­ment peut conduire ; les termes vagues mais pres­ti­gieux de Bon­heur, Pros­pé­ri­té et de Liber­té appa­raissent comme ample­ment suf­fi­sants pour jus­ti­fier une crois­sance deve­nue à elle-même son propre but. Ain­si est né un éras­tia­nisme ((  Rap­pe­lons qu’il s’agit de la doc­trine d’un pro­fes­seur de Hei­del­berg, Tho­mas Lie­ber dit Eraste (1524–1583).))  laïque et maté­ria­liste affir­mant que le Prince a le droit de diri­ger tout « aus­si bien ce qui appar­tient à la vie civile que ce qui regarde la pié­té et la vie chré­tienne », mais ici le Prince est deve­nu la Volon­té géné­rale, le Consen­sus ou le Par­ti qui sont char­gés d’un pou­voir mes­sia­nique, et la « vie chré­tienne » a été rem­pla­cée par la vie intel­lec­tuelle et le mou­ve­ment des idées.
Le mou­ve­ment auto­trans­cen­dant devint ain­si le Démiurge cos­mique et le Mes­sie Uni­ver­sel ; à tel point que Mau­rice Blon­del, voyant dans le pro­grès, dans l’évolution, le signe et « la preuve d’une soli­da­ri­té gran­dis­sante » ((  Mau­rice Blon­del, L’Action (1893), p. 275.)) , célé­brait l’action théan­drique comme « un don, mais un don qu’on acquiert comme s’il était un gain » ((  Op. cit., p. 403.))  et disait d’une manière assez ambi­guë : « C’était la grande ten­ta­tion de deve­nir “comme des dieux” ; rêve impos­sible. Et pour­tant il semble don­né à l’homme d’opérer un plus mer­veilleux pro­dige : pour être, nous devons, nous pou­vons faire que Dieu soit pour nous et par nous » ((  Op. cit., p. 421.)) . L’action réa­lise donc à la fois l’humanisation de Dieu et la divi­ni­sa­tion de l’homme ; Blon­del n’hésite même pas à écrire que l’action est la « syn­thèse de l’homme et de Dieu : ni Dieu seul, ni l’homme seul ne peut la chan­ger, la pro­duire ou l’anéantir ». Voi­là donc l’Action mise au-des­sus de Dieu lui-même dans la mesure où celui-ci est don­né pour impuis­sant devant elle. A la limite, on pour­rait donc dire que l’Action crée non seule­ment l’homme, mais Dieu lui-même. N’est-ce pas ce qui res­sort éga­le­ment du berg­so­nisme où les consi­dé­ra­tions sur le dyna­misme et sur l’élan vital de l’évolution créa­trice conduisent à conclure que l’univers est « une machine à faire des dieux » ((  Berg­son, fin de Les deux sources de la morale et de la reli­gion (1932).))   ?
A l’aube du XXe siècle, au moment où des machines de plus en plus nom­breuses se met­taient en mou­ve­ment : loco­mo­tives à vapeur, auto­mo­biles, aéro­planes, où l’homme obte­nait de la maî­trise du mou­ve­ment la conquête de l’espace, Mari­net­ti lan­çait son Mani­feste du futu­risme en 1909. Il y annon­çait la nais­sance d’une nou­velle reli­gion morale, celle de la vitesse, deman­dait que l’on en finît avec les affreuses reliques du pas­sé pieu­se­ment conser­vées dans les musées et les biblio­thèques. Il célé­brait la nais­sance d’un être nou­veau : la machine, fille et mère du mou­ve­ment, que les hommes se devaient de pos­sé­der viri­le­ment, volup­tueu­se­ment. Créa­ture et créa­trice d’un monde en marche, la machine deve­nait ain­si la nou­velle idole dont les Grands Prêtres du mou­ve­ment allaient célé­brer le culte. Car il est fort ins­truc­tif de rap­pe­ler que les idées de Mari­net­ti connurent un grand suc­cès aus­si bien auprès des révo­lu­tion­naires russes (et entre autres auprès de Maia­kovs­ki) que chez les fas­cistes ita­liens dont Mari­net­ti finit d’ailleurs par faire par­tie. Or Lénine aus­si bien que Mus­so­li­ni, et bien sûr Sta­line, Hit­ler, Mao, étaient des pla­ni­fi­ca­teurs du mou­ve­ment, des para­noïaques de la marche, du « bond en avant », de la force qui va, du peuple en marche et de la révo­lu­tion per­ma­nente. L’engagement fas­ciste de Mari­net­ti lui valut d’être l’objet d’une effi­cace conspi­ra­tion du silence jusqu’à ce que « les évé­ne­ments de Mai 68 » le remissent sur la scène pour célé­brer en lui un des grands maîtres révo­lu­tion­naires du dyna­misme et de l’érostratisme.
Tou­te­fois, dans toutes ces pers­pec­tives, le mou­ve­ment se trou­vait encore orien­té ; venu d’un atome pri­mi­tif, du Big Bang, d’un singe, d’une monère ou d’une socié­té capi­ta­liste, il se diri­geait vers les aurores fabu­leuses de l’Homme total, du Sur­homme, de la socié­té sans classe, de la Cité-radieuse et autres « len­de­mains qui chantent ». Un pas de plus res­tait à faire. Pour que le mou­ve­ment pût être vrai­ment divin et que l’homme pût se fondre en lui, le mou­ve­ment devait s’affranchir de tout point d’arrivée, de tout point de départ, de toute rai­son d’être et de toute réfé­rence per­met­tant de le pen­ser comme tel.
Ici, la théo­rie ein­stei­nienne de la rela­ti­vi­té, en dehors du contexte phy­si­co-mathé­ma­tique où elle prend tout sens, est venu invo­lon­tai­re­ment jouer le rôle de moteur d’une intel­li­gi­bi­li­té et d’une sen­si­bi­li­té nou­velles. On sait que, selon la théo­rie de la rela­ti­vi­té, il n’existe pas de réfé­rence pri­vi­lé­giée (et sur­tout pas l’» éther » long­temps invo­qué) par rap­port à laquelle on pour­rait mesu­rer les mou­ve­ments d’une manière abso­lue. Tous les sys­tèmes de réfé­rence étant eux-mêmes en mou­ve­ment, il n’y a pas de sys­tème de réfé­rence fixe à par­tir duquel on pour­rait domi­ner tous ces jeux de sys­tèmes. Donc, « quels que soient leurs mou­ve­ments, tous les sys­tèmes de réfé­rence K, K’ sont équi­va­lents au point de vue de l’expression des lois de la nature » ((  A. Ein­stein, La théo­rie de la rela­ti­vi­té res­treinte et géné­ra­li­sée (mise à la por­tée de tout le monde), tra­duite d’après la dou­zième édi­tion alle­mande par Mme J. Rou­vière, Paris, Gau­thier-Vil­lars et Cie, 1921, p. 52.)) . Bref, se trouve intro­ni­sé un « sys­tème de réfé­rence non rigide » dési­gné sous le nom de « mol­lusque de réfé­rence » ((  Op. cit., p. 87.)) . Ain­si, « le prin­cipe de la rela­ti­vi­té géné­ra­li­sée exige que tous ces mol­lusques aient le droit d’être pris, et avec le même suc­cès, comme sys­tèmes de réfé­rence pour l’expression des lois géné­rales de la nature ; ces lois doivent être com­plè­te­ment indé­pen­dantes du choix du mol­lusque » ((  Op. cit., p. 82.)) . Il ne peut donc y avoir d’observateur pri­vi­lé­gié, qui du haut de quelque bel­vé­dère impre­nable, pour­rait mesu­rer les mou­ve­ments d’une manière abso­lue en termes de rap­pro­che­ments ou d’écarts.
Le struc­tu­ra­lisme a impli­ci­te­ment intro­duit cette concep­tion du monde (le socio­lo­gisme dur­khei­mien, la lin­guis­tique saus­su­rienne et la pho­no­lo­gie aidant) dans les sciences humaines. Pour un Lévi-Strauss, en effet, il n’existe pas de sys­tème de réfé­rence éthi­co­cul­tu­rel à par­tir duquel on pour­rait par­ler de mal ou d’écart en soi, les écarts ne sont que dif­fé­ren­tiels. Dans les mytho­lo­gies, dans les mœurs, dans les cultures, tout n’est que sys­tèmes de codes qui ne débouchent sur rien d’autre que sur eux-mêmes. Il n’existe pas de sys­tème de réfé­rence du haut duquel nous pour­rions pré­tendre les juger, car « il n’y a de sens que par l’homme, lequel n’a pas de sens » ; ce qui per­met éga­le­ment à un Michel Fou­cault de pro­cla­mer que rien n’est contre nature puisque tout vient de la nature.
Nous voi­ci donc en pré­sence d’un mou­ve­ment sans racine ni hori­zon, en pré­sence du jeu à l’état pur pour lequel tous les coups se valent et qui per­met de prendre comme pro­gramme l’exclamation de Nietzsche : « Vlan  ! dans tous les hasards  ! » Ces idées, pré­di­gé­rées par les media, sont aujourd’hui des­cen­dues sur la place publique. Cha­cun affirme que per­sonne n’est habi­li­té à juger des idées ni des actes, car il n’existe pas de bel­vé­dère du haut duquel on pour­rait les approu­ver ou les condam­ner au nom d’un « mora­lisme » aux pré­ten­tions abso­lu­tistes. Tous les sys­tèmes se valent, cha­cun a « droit à la dif­fé­rence », il n’y a ni contre­sens ni non-sens, il n’y a que des options toutes éga­le­ment valables ; il ne faut pas par­ler d’arbitraire, mais seule­ment de libre choix du point de départ.
Dès lors l’hystérie devient le seul mode de vie pos­sible, le mou­ve­ment s’engendrant lui-même ; si bien que ce que l’on appelle en méca­nique un mou­ve­ment uni­for­mé­ment accé­lé­ré est deve­nu le style de vie de l’homme de cette fin du XXe siècle dont l’existence quo­ti­dienne, affec­tive ou intel­lec­tuelle, est régie par ce que l’on appelle en anglais le clip et le tos­sing. On demande à l’existence d’être faite de col­lages de vidéo-clips exis­ten­tiels, dis­con­ti­nus, empor­tés par des tour­billons ver­ti­gi­neux et se suc­cé­dant avec la rapi­di­té d’images for­mées par un kaléi­do­scope fou ((  Au moins deux chaînes de télé­vi­sion se consacrent exclu­si­ve­ment à la pro­jec­tion de clips : MTV en langue anglaise et MCM en langue fran­çaise.)) . On change d’idées, on « change de par­te­naire », on sent, on pense, on vit selon des flashes, la fidé­li­té étant dénon­cée comme une ennuyeuse sclé­rose mor­telle. Le nou­veau est ain­si tenu comme auto­jus­ti­fi­ca­tif ; être in, se tenir au cou­rant, quel qu’il soit pou­vu qu’il ne se tarisse jamais, appa­raît comme un louable pro­ces­sus d’intensification de la vie per­met­tant à cha­cun de deve­nir un Pro­tée à la puis­sance n.
Ces bouts de vie col­lés les uns aux autres, cette dis­con­ti­nui­té, ce temps inver­té­bré, ont trou­vé dans le tos­sing leur accom­plis­se­ment. Le tos­sing, l’acte de jeter, est deve­nu le moteur de toute une concep­tion du monde : nous vivons sous le règne du jetable. Tant qu’il ne s’était agi que de mou­choirs jetables, de sty­los jetables, de bri­quets jetables, de rasoirs jetables, de brosses à dents jetables ou d’appareils pho­to jetables, on pou­vait se conten­ter de voir là les effets d’une éco­no­mie basée sur le gas­pillage. Or, le jetable a pris des pro­por­tions cos­miques, on jette des idées, mais on jette sur­tout des per­sonnes ; le désir brut, bes­tial, impul­sif, exi­geant d’être satis­fait tout de suite, on s’accouple brus­que­ment en sachant et en vou­lant que tout cela n’ait pas de len­de­main. On consomme du toi, comme on consomme une orange que l’on jette après en avoir extrait le jus. En même temps on récuse toute cri­tique por­tée sur de tels modes de vie en bran­dis­sant l’épouvantail de « l’ordre moral ». Il en résulte que le hap­pe­ning est deve­nu le grand maître de l’existence ; grâce à lui tout bouge, tout grouille, tout se joint et se dis­joint, rien ne retient et l’on ne tient à rien. Le plus grand phi­lo­sophe du XVIIe siècle, Pas­cal, eut la luci­di­té de voir déjà à quels erre­ments pou­vait pré­si­der une telle sacra­li­sa­tion du mou­ve­ment, et de les décrire dans ses pen­sées sur le diver­tis­se­ment.
On vit ain­si dans un uni­vers où tout passe et se passe, mais où rien n’arrive, ce dont le ciné­ma est la plus claire illus­tra­tion. Il y aurait à rédi­ger toute une méta­phy­sique du ciné­ma qui a pris la place de la révo­lu­tion par­mi les véri­tables « opiums du peuple ». Le spec­tacle ciné­ma­to­gra­phique offre toutes sortes de fas­ci­na­tions engour­dis­sant par le mou­ve­ment. Tout y bouge : les méca­nismes du pro­jec­teur, les images qui se suc­cèdent sur l’écran ; quant au spec­ta­teur il demeure pas­sif, hyp­no­ti­sé qu’il est par ce qui se passe devant lui. Mais ce qui se passe n’arrive pas : l’acteur qui aime ou meurt en images, n’aime pas et ne meurt pas vrai­ment, le cow­boy qui par­court la prai­rie sur son che­val lan­cé au galop ne fran­chit pas le monde plat de l’écran sur lequel il demeure, il ne vient pas vers nous et les balles de son colt ne nous attein­dront jamais.
Une telle vision du monde est deve­nue enva­his­sante car la « syn­thèse du mou­ve­ment » opé­rée par le pro­jec­teur a été extra­po­lée à d’autres types de syn­thèses. C’est ain­si que nous par­lons d’» images de syn­thèse », de « réa­li­tés vir­tuelles » ou de « télé­pré­sences » ; par l’intermédiaire des jeux vidéo ce nou­vel uni­vers a enva­hi la vie quo­ti­dienne. Cela nous a conduits à réa­li­ser l’opération inverse et à consi­dé­rer autrui, en chair et en os, comme une simple image de syn­thèse ; d’ailleurs le struc­tu­ra­lisme nous le confirme en disant que le moi n’est pas une per­sonne mais un lieu, le lieu défi­ni par le croi­se­ment de lignes de force phy­siques, lin­guis­tiques, géo­gra­phiques, his­to­riques, socio-éco­no­miques, pul­sion­nelles, etc., venues de l’extérieur. A tel point qu’on nous demande de ne plus dire Je parle, mais Ça parle. Le moi et le toi, réduits à des ça par­mi d’autres ça, sont donc consi­dé­rés comme des effets d’être syn­thé­tiques sur les­quels on peut opé­rer toutes sortes d’analyses. D’où le règne de cette vio­lence qui ignore le res­pect sacré dû à la per­sonne humaine et qui consacre un triomphe du mou­ve­ment res­sem­blant de plus en plus au Triomphe de la mort de Brue­gel.
Mais le mou­ve­ment est tou­jours consi­dé­ré comme le Grand Libé­ra­teur, car il appa­raît comme capable d’ouvrir les portes de la cage du moi et de déli­vrer du prin­cipe d’identité. Nous voyons en lui la force qui nous per­met­trait de nous écla­ter, de nous défon­cer et de nous dis­soudre ((  Pour Lévi-Strauss, le rôle des sciences humaines n’est pas d’expliquer l’homme, mais de le dis­soudre.))  dans un bras­sage d’éléments se mou­vant sans répit. Sartre avait décla­ré que l’homme n’avait pas d’essence et qu’il était ce qu’il se fai­sait, qu’il était un être en mou­ve­ment ; les struc­tu­ra­lismes ren­ché­rirent en affir­mant que l’homme n’avait pas d’existence, car il n’était qu’un amas de molé­cules acci­den­tel­le­ment et pro­vi­soi­re­ment coa­li­sées dans et par les mou­ve­ments qui agitent la matière. L’homme disent-ils, n’a pas tou­jours exis­té, il n’existera pas tou­jours, il ren­tre­ra dans le jeu des élé­ments d’où il est sor­ti. C’est pour­quoi le mou­ve­ment a don­né nais­sance à toute une mytho­lo­gie du mutant tenu pour un moment majeur de l’évolution de la cel­lule et d’un uni­vers en expan­sion.
Voi­ci donc que le mou­ve­ment, d’abord célé­bré comme le fac­teur d’autocréation de l’homme, est main­te­nant angé­li­sé comme la force des­truc­trice qui libé­re­ra l’homme de sa gangue humaine en le dis­sol­vant dans le tout ; le mou­ve­ment est deve­nu le moteur d’une extase dans et par le néant dont l’homme attend qu’elle l’éloigne tou­jours davan­tage de lui-même.
En der­nière ana­lyse, ce mou­ve­ment que les hommes ont vou­lu domes­ti­quer et inten­si­fier, n’est autre qu’un pro­ces­sus faus­tien de dés­in­car­na­tion auquel il est deman­dé de détruire une des clefs de voûte du chris­tia­nisme : la per­sonne humaine dont le carac­tère sacré vient de ce que Dieu l’a créée à son image.
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Ain­si le mou­ve­ment n’est pas uni­que­ment un phé­no­mène phy­sique dont l’homme aurait réus­si à décou­vrir les lois, à pro­vo­quer le déclen­che­ment et à maî­tri­ser la force, il n’est pas non plus seule­ment le moteur d’un pro­grès per­met­tant aux indi­vi­dus et aux socié­tés d’acquérir des connais­sances et des biens les déli­vrant de la super­sti­tion fana­tique et de la misère. Le mou­ve­ment est l’expression même de la Pas­sion de l’homme qui se consacre à réa­li­ser la pro­messe : « Vous serez comme des dieux », dieux qui orga­nisent et moto­risent les fuites les éloi­gnant d’eux-mêmes et de Dieu.
Au fond, il n’est qu’un vrai mou­ve­ment : le mou­ve­ment ori­gi­naire qui nous fait pas­ser de la nais­sance à la mort ; en lui s’enracinent le sérieux de l’existence et la prise de conscience de la pré­sence de l’autre. Mais, au cours de ce mou­ve­ment, per­sonne ne peut venir vrai­ment nous rejoindre, car per­sonne n’a le pou­voir de se mettre à notre place. Per­sonne, si ce n’est le Dieu incar­né qui est venu par­ta­ger char­nel­le­ment tous ces mou­ve­ments de notre exis­tence que sont la souf­france, l’agonie et la mort. Ici le mou­ve­ment s’appelle Kénose et Mon­tée au Cal­vaire ; la Pas­sion du Christ rejoint celle de l’homme non pour se conten­ter d’imiter celui-ci, mais pour l’accueillir et l’accomplir par la Rédemp­tion. C’est pour­quoi le mou­ve­ment le plus pro­fond dont l’homme soit capable est celui de sa marche sur le Che­min de Damas. Là, nous ne pou­vons plus dire que tout se passe et que rien n’arrive, mais que rien ne se passe et que cepen­dant tout arrive enfin.
Il nous reste tou­te­fois à écou­ter l’avertissement de Pas­cal : « Jésus sera en ago­nie jusqu’à la fin du monde : il ne faut pas dor­mir pen­dant ce temps-là » ((  Pas­cal, Pen­sées, n. 553, édi­tion Léon Brun­sch­vicg.)) . Car nous devons nous éveiller sans relâche à la détresse affec­tive, phy­sique, éco­no­mique, exis­ten­tielle d’autrui. Cela implique, d’une part, que nous ne nous endor­mions pas en nous lais­sant ber­cer par le mou­ve­ment de ce que l’on encense sous les noms de pro­grès, muta­tion ou révo­lu­tion, et, d’autre part, que nous allions sans cesse vers le pro­chain en lui ten­dant la main pour l’aider à s’arracher aux sables mou­vants dans les­quels il s’enlise.
Mais nous ne devons pas oublier que, s’il faut tou­jours nous effor­cer d’être des sau­ve­teurs, nous ne devons jamais pré­tendre pou­voir nous trans­fi­gu­rer en Sau­veurs.
Mou­ve­ment des mou­ve­ments, tout est mou­ve­ment dans ce monde ; tant il est vrai que, comme le disait Dos­toïevs­ki, « ici sur terre, tout com­mence et rien ne s’achève ».
Jean BRUN

Catho­li­ca, n. 33