Revue de réflexion politique et religieuse.

Brèves remarques sur les intel­lec­tuels orga­niques

Article publié le 1 Août 2016 | imprimer imprimer  | Version PDF | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

G.ReguzzoniEn com­plé­ment de l’entre­tien avec Giu­seppe Reguz­zo­ni, Sur la fonc­tion du poli­ti­que­ment cor­rect, (n. 132)

1. Dans la socié­té de l’ère contem­po­raine (c’est-à-dire depuis les Lumières jusqu’aujourd’hui) la condi­tion de l’intellectuel n’est pas aisée.

Cela peut s’expliquer en se pla­çant d’un point de vue phi­lo­so­phique, consi­dé­rant la dif­fé­rence entre l’ancienne socié­té et la nou­velle, celle qui s’organise sur les prin­cipes des Lumières.

Dans une socié­té d’ordre, de type tra­di­tion­nel, l’artiste, le poète, le pen­seur ont simul­ta­né­ment une fonc­tion dés­in­té­res­sée — c’est le pri­mat de la contem­pla­tion, la recherche du bonum hones­tum par excel­lence — mais aus­si une fonc­tion sociale, d’exaltation du Bien, du Vrai, du Beau, une fonc­tion de témoin. La rela­tion de l’intellectuel à la socié­té peut être déli­cate (cf. la caverne de Pla­ton) mais il accom­plit à sa manière une sorte de sacer­doce.

2. Dans la socié­té nou­velle, à l’inverse, l’intellectuel a peine à trou­ver la même place, même pour les plus éru­dits et dés­in­té­res­sés.

« On ne doit pas s’at­tendre à ce que les rois se mettent à phi­lo­so­pher, ou que des phi­lo­sophes deviennent rois ; ce n’est pas non plus dési­rable parce que déte­nir le pou­voir cor­rompt inévi­ta­ble­ment le libre juge­ment de la rai­son.

Mais que des rois ou des peuples rois (qui se gou­vernent eux-mêmes d’a­près des lois d’é­ga­li­té) ne per­mettent pas que la classe des phi­lo­sophes dis­pa­raisse ou devienne muette, et les laissent au contraire s’ex­pri­mer libre­ment, voi­là qui est aux uns comme aux autres indis­pen­sable pour appor­ter de la lumière à leurs affaires, et parce que cette classe, du fait de son carac­tère même, est inca­pable de for­mer des cabales et de se ras­sem­bler en clubs, elle ne peut être sus­pec­tée d’être accu­sée de pro­pa­gande. » (Kant, Pro­jet de Paix per­pé­tuelle)

Les « Phi­lo­sophes » sur­ent se don­ner le beau rôle ! La concep­tion tra­di­tion­nelle, ici hypo­cri­te­ment reprise, n’a ces­sé d’être ins­tru­men­ta­li­sée, par Condor­cet, par Kant lui-même, par Fichte. Ce der­nier, dans sa 4e confé­rence sur La des­ti­na­tion du Savant (Über die Bes­tim­mung des Gelehr­ten, 1794 ; le « savant » étant celui qui « sait », par oppo­si­tion au com­mun des mor­tels), confère à  l’intellectuel la mis­sion d’émanciper l’humanité.

Mais comme cette éman­ci­pa­tion est liée à des luttes poli­tiques, l’intellectuel dont il s’agit se trans­forme en agent idéo­lo­gique, en acti­va­teur révo­lu­tion­naire. C’est la pra­tique la plus visible au XIXe siècle. Pen­sons à Vic­tor Hugo, à Miche­let, à Dur­kheim, à Wag­ner, tous « enga­gés » à leur manière, dans la suite logique de leurs pré­dé­ces­seurs du siècle des Lumières.

L’intellectuel libé­ral ou liber­taire se pré­sente appa­rem­ment à l’inverse de cette concep­tion fonc­tion­nelle. Il exige une liber­té tou­jours plus abso­lue, l’indépendance de l’esprit et de la créa­tion vis-à-vis des pou­voirs sociaux. Cette reven­di­ca­tion, diri­gée contre l’Église et contre les exi­gences de la morale com­mune dans une socié­té encore impré­gnée de « pré­ju­gés », prend un aspect mili­tant qui contre­dit dans bon nombre de cas son indé­pen­dance reven­di­quée. L’écrivain, le poète, l’artiste, militent contre la reli­gion, contre la morale bour­geoise, contre les injus­tices vraies ou pré­ten­dues, contre les gou­ver­nants éta­blis.

3. On dit que l’intellectuel (enga­gé) est né avec l’Affaire Drey­fus, en France du moins. En même temps, beau­coup d’études his­to­riques le montrent avec évi­dence, ces « bonnes conscience » auto-ins­ti­tuées manquent sou­vent gra­ve­ment d’honnêteté. Tous ont en mémoire les voyages chè­re­ment orga­ni­sés des intel­lec­tuels d’Europe occi­den­tale en URSS, en Chine, à Cuba, ces « pau­pières lourdes » payées pour men­tir par le pou­voir com­mu­niste. D’autres tra­vaillèrent pour l’Allemagne nazie, d’autres encore (fait moins connu mais avé­ré) s’activèrent contre rému­né­ra­tion pour la pro­pa­gande amé­ri­caine à l’époque de la Guerre froide. (Lire à ce sujet Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide cultu­relle, de Frances Sto­nor Saun­ders, Denoël, 2003). Faut-il pen­ser que tout cela est désor­mais de la vieille his­toire ?

4. Cha­cun connaît le rôle que tiennent les « intel­lec­tuels » dans la théo­rie révo­lu­tion­naire mar­xiste : c’est un rôle fonc­tion­nel. Gram­sci l’a défi­ni ain­si :

« Tout groupe social, qui naît sur le ter­rain ori­gi­naire d’une fonc­tion essen­tielle dans le monde de la pro­duc­tion éco­no­mique, se crée, en même temps, de façon orga­nique, une ou plu­sieurs couches d’in­tel­lec­tuels qui lui apportent homo­gé­néi­té et conscience de sa propre fonc­tion, non seule­ment dans le domaine éco­no­mique, mais éga­le­ment dans le domaine social et poli­tique » (A. Gram­sci, Cahiers de pri­son, 12).

L’intellectuel – qui­conque pos­sède un niveau de culture supé­rieur à celui des masses – est donc conçu comme l’interprète des inté­rêts d’une classe, du point de vue mar­xiste il ne peut en être autre­ment, et en même temps il doit être son fer de lance dans la pers­pec­tive révo­lu­tion­naire par­ti­cu­lière de Gram­sci, qui est la conquête de l’hégémonie pré­pa­rant les condi­tions de suc­cès de la révo­lu­tion.

Quant à la for­mule de Sta­line, l’intellectuel (l’artiste) est un « ingé­nieur de l’âme », elle résume bien la même idée de fonc­tion­na­li­té. Les bons intel­lec­tuels sont ceux qui tra­vaillent dans le sens de l’Histoire, pour la révo­lu­tion, les mau­vais sont ceux qui pré­tendent res­ter en dehors du flux, dans la per­ma­nence du temps, mais qui en réa­li­té sont « bour­geois » (ou réac­tion­naires mas­qués).

5. La situa­tion d’aujourd’hui mêle un peu de tout cela, et résorbe l’ensemble dans la grande struc­ture d’absorption mar­chande au ser­vice de laquelle se trouve le poli­ti­que­ment cor­rect. La lit­té­ra­ture (paten­tée) n’y échappe pas. La figure post­mo­derne de l’intellectuel typique, c’est celle du révo­lu­tion­naire ins­ti­tu­tion­nel, l’intellectuel enga­gé rému­né­ré (chè­re­ment), l’artiste trans­gres­seur payé par l’administration de l’ordre qu’il feint de contes­ter. Le sec­teur de ce qu’il est conve­nu de nom­mer « l’Art contem­po­rain » en est cer­tai­ne­ment l’illustration la plus outrée, mais elle est loin d’être la seule.

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