Revue de réflexion politique et religieuse.

Chantal Delsol : Les Pierres d’Angle. A quoi tenons-nous ?

Article publié le 14 Juin 2015 | imprimer ce texte imprimer ce texte

A propos du livre de Chantal Delsol, Les Pierres d’Angle. A quoi tenons-nous ?, Cerf, janvier 2014, 258 p., 20 €.

Le nouvel ouvrage de la philosophe et essayiste Chantal Delsol fait suite à l’Age du renoncement, publié chez le même éditeur en 2011, dans lequel l’auteur dénonçait la tendance contemporaine à abandonner les fondements mêmes de notre civilisation. Pour lutter efficacement contre cette tendance, « il faut nous interroger sur ce à quoi nous tenons », au double sens de ce qui nous est cher et dont nous ne saurions nous séparer, et de ce à quoi nous sommes comme suspendus et que nous ne saurions lâcher sans verser dans l’abîme, et qui forme par conséquent autant de pierres d’angle qui supportent notre culture. Ces pierres d’angle sont selon l’auteur au nombre de cinq : la compréhension de l’homme comme personne, entendue comme individu autonome à vocation spirituelle ; la joie, que l’auteur oppose au bonheur épicurien ; l’espérance, distincte de la croyance au progrès purement temporel ; la liberté fondée sur la vérité ; l’incertitude inhérente à la condition humaine, et liée à la religion chrétienne, qui donne accès à un monde ouvert, et non pas enfermé dans la répétition du même comme le monde païen. Ces notions sont bien entendu étroitement liées entre elles, la personne étant cet être qui est ouvert à la joie et l’espérance, être libre car capable de vérité, et qui de ce fait est à même d’envisager l’incertitude tragique de la condition humaine. En fin de compte, l’ouvrage trace une anthropologie où l’homme se définit comme cet individu qui n’est pas asservi au groupe, qui donc a une valeur en soi et pour soi, mais qui l’a car il est un être ouvert sur l’absolu, lequel reçoit son visage adéquat dans la religion chrétienne. Tout ceci fait l’unicité de la conception occidentale de l’homme parmi les diverses cultures, et, jusqu’à un certain point, sa supériorité. Raison pour laquelle nous devons à tout prix la défendre contre tous les courants actuels qui tendent à la dissoudre. C’est donc naturellement sur cette conception de l’homme que se joue l’ouvrage, dans sa force comme dans ses faiblesses. Précisons d’abord qu’il met en œuvre force remarques et réflexions tout à fait justes, sur l’opposition entre la joie et le bonheur, celle entre l’histoire et la mémoire, et bien d’autres qu’il n’est pas possible ici de toutes passer en revue. De telles réflexions peuvent avoir un rôle d’éveil indéniable chez qui n’a pas réfléchi à ces questions. Au-delà, l’auteur a une intuition exacte, qui est que l’anthropologie occidentale ne peut pas subsister en dehors de la culture chrétienne qui l’a faite. L’abandon de cette culture signe à terme celui de cette anthropologie, ce à quoi nous assistons aujourd’hui. Mais c’est en même temps là que l’ouvrage fait preuve d’insignes faiblesses. Delsol a bien conscience que le xviiie siècle est le point de départ de la trahison de l’homme occidental qu’elle déplore. Mais en même temps elle fonde tout son raisonnement sur la pensée moderne. Au fond, elle cherche une improbable synthèse entre le christianisme et les Lumières, qu’elle ne parvient pas à cerner historiquement, tant la trahison intervient tôt, pour ne pas dire tout de suite. Elle le reconnaît elle-même : « Le sujet autonome s’est fourvoyé avant même d’avoir pu se déployer » (p. 84), mais elle n’émet pas l’hypothèse que peut-être, il est ce fourvoiement même. Ainsi, si elle ne tait pas les délires de la pensée moderne, elle ne s’en départit pas pour autant, en essayant de la sauver par le recours à des auteurs d’ordre second, comme Comenius ou Vico, qui, s’ils avaient triomphé à la place de Descartes ou de Rousseau, auraient en quelque sorte tout sauvé. Le moins qu’on puisse dire est que ce n’est pas entièrement convaincant. On ne peut que regretter que la difficulté soit dans une large mesure escamotée, au bénéfice de certaines facilités de raisonnement, et surtout d’absence d’analyse approfondie de bien des notions, comme celle de la dignité de l’homme, par exemple. La question demeure donc : la défense de notre civilisation et de l’homme chrétien ne suppose-t-elle pas de s’extraire du paradigme moderne ?

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