- Revue Catholica - https://www.catholica.presse.fr -

Uni­té ita­lienne : his­toire et contro­verses

Le pro­fes­seur Pao­lo Pas­qua­luc­ci, dont on a eu l’occasion de lire plu­sieurs articles dans cette revue ((. « Le mal et son châ­ti­ment » (n. 77, automne 2002) ; « Gio­van­ni Gen­tile et l’encyclique Pas­cen­di » (n. 96, été 2007) ; « Her­mé­neu­tique de la conti­nui­té, ou conti­nui­té de la doc­trine ? Remarques de méthode » (n. 100, été 2008). Phi­lo­sophe du droit, méta­phy­si­cien, P. Pas­qua­luc­ci est éga­le­ment auteur de nom­breux ouvrages rela­tifs à la situa­tion de l’Eglise post­con­ci­liaire, dont tout der­niè­re­ment Unam Sanc­tam (Sol­fa­nel­li, Chie­ti, 2013).)) , a publié en avril 2013 un petit ouvrage inti­tu­lé Uni­ta e cat­to­li­ca ((. Uni­ta e cat­to­li­ca. L’istanza eti­ca del Risor­gi­men­to e il rin­no­va­men­to dell’Unità d’Italia [Une et catho­lique. L’exigence éthique du Risor­gi­men­to et le renou­veau de l’unité ita­lienne], Edi­zio­ni Nuo­va Cultu­ra, Rome, avril 2013, 100 p., 11 €. L’ouvrage a été publié avec le sou­tien de la Fon­da­tion Ugo Spi­ri­to e Ren­zo De Felice. ))  dans lequel il pré­sen­tait une sorte de plai­doyer his­to­rique en faveur de l’unité ita­lienne, dont on venait de célé­brer le cent-cin­quan­tième anni­ver­saire (1861–2011). Pour­quoi un plai­doyer ? Parce que l’unité de l’Etat ita­lien, déjà for­te­ment mal­me­née par la chro­ni­ci­té du mal­go­ver­no, se voit mise en cause sous l’effet d’une étrange alliance entre les forces poli­tiques cen­tri­fuges, la Ligue du Nord prin­ci­pa­le­ment, et cer­tains petits groupes catho­liques ber­çant l’idée d’un retour à la frag­men­ta­tion anté­rieure par hos­ti­li­té à un Etat né sous les aus­pices de la haine maçon­nique à l’endroit du pape et du catho­li­cisme en géné­ral. Cette thèse est notam­ment appuyée par une his­to­rienne, Ange­la Pel­lic­cia­ri, qui a consa­cré une série de livres au Risor­gi­men­to, moda­li­té ita­lienne du « réveil des peuples » au XIXe siècle ((. Cf. entre autres : Risor­gi­men­to da ris­cri­vere (Ares, Milan, 1998), L’altro Risor­gi­men­to (Piemme, Casale Mon­fer­ra­to, 2000), I papi e la mas­so­ne­ria (Ares, 2007), Risor­gi­men­to anti­cat­to­li­co (Piemme, 2004). )) .
Pao­lo Pas­qua­luc­ci, sans prendre le contre-pied de cette ana­lyse, et notam­ment sans nier le carac­tère anti­ca­tho­lique de la plu­part des meneurs de la lutte pour l’unification ita­lienne, s’est effor­cé de dis­tin­guer entre la réa­li­sa­tion d’une uni­té qu’il consi­dère comme un bien long­temps refu­sé aux Ita­liens, et la manière dont le pro­ces­sus a été conduit, en par­tie seule­ment, estime-t-il, par des enne­mis de la reli­gion. Par ailleurs il est impos­sible d’aborder aujourd’hui la ques­tion en met­tant entre paren­thèses les cin­quante années post­con­ci­liaires. A ce double point de vue, la posi­tion de Pao­lo Pas­qua­luc­ci est tout sauf confor­miste. Le texte qu’il nous a pro­po­sé reprend pour l’essentiel la démarche de son petit ouvrage. Nous le repro­dui­sons ci-après, d’autant plus volon­tiers que son objet est en rela­tion avec d’autres contri­bu­tions dans ce même numé­ro de la revue.
L’exposé, ou plu­tôt la thèse qui s’en dégage, invite au débat, dans la mesure où elle aborde une suite de faits sus­cep­tibles d’éventuelle dis­cus­sion, mais aus­si et sur­tout parce qu’elle sou­lève de nom­breuses ques­tions d’ordre plus géné­ral, théo­riques et his­to­riques, au-delà même du cas ita­lien. On peut men­tion­ner la nature de l’institution moderne qu’est l’appareil d’Etat, le lien, aujourd’hui bat­tu en brèche et néan­moins pro­blé­ma­tique, entre cette struc­ture poli­ti­co-admi­nis­tra­tive et la nation, la défi­ni­tion même de celle-ci en évi­tant les mor­telles équi­voques engen­drées par le coup d’audace de Sieyès – iden­ti­fiant « Nation » et Tiers Etat –, la légi­ti­mi­té ou non de toute « reli­gion civile », les condi­tions poli­tiques de la liber­té d’action de l’Eglise et le sta­tut par­ti­cu­lier de la Ville de Rome. Et d’un point de vue his­to­rique et socio­lo­gique, entre autres, les motifs du conser­va­tisme des papes, le rôle exact de la franc-maçon­ne­rie (hommes, thèmes et objec­tifs), ou encore la déter­mi­na­tion des inté­rêts de la bour­geoi­sie indus­trielle dans l’aspiration à l’unification de la pénin­sule ita­lique. L’idée même de nation ita­lienne est objet de doutes et de contro­verses ((. Cf. par exemple Man­lio Gra­zia­no, L’Italie, un Etat sans nation ? Géo­po­li­tique d’une iden­ti­té natio­nale incer­taine (Erès, Ramon­ville Saint-Agne, 2007). )) .
Toutes ces ques­tions, et le carac­tère tran­ché de la posi­tion adop­tée par Pao­lo Pas­qua­luc­ci devraient sus­ci­ter de fruc­tueuses dis­cus­sions.

Les der­nières décen­nies ont connu un fort affai­blis­se­ment des liens uni­taires dans dif­fé­rents pays euro­péens, spé­cia­le­ment en Bel­gique, en Espagne, au Royaume-Uni et en Ita­lie, sous la pous­sée cen­tri­fuge des mou­ve­ments régio­na­listes et autres ligues sépa­ra­tistes, de l’ultralaïque Union euro­péenne, et de la « glo­ba­li­sa­tion ». Paral­lè­le­ment, en Ita­lie, on a assis­té sur le plan cultu­rel à la reprise de la polé­mique catho­lique contre le Risor­gi­men­to et l’Unité, avec l’intervention média­tique inat­ten­due des héri­tiers de l’ultramontanisme, du légi­ti­misme et des par­ti­sans des Bour­bons de jadis. Cepen­dant une telle polé­mique, qui contri­bue beau­coup à l’actuelle dérive antiu­ni­taire dans la mesure où elle recoupe la bruyante sub­cul­ture leghiste (celle-là même des gro­tesques céré­mo­nies au « dieu Pô » et des non moins ridi­cules « ker­messes cel­tiques »), n’a pas appor­té d’éléments vrai­ment nou­veaux dans le débat sur le Risor­gi­men­to. Par­tiale et repo­sant sur des idées pré­con­çues, on ne voit pas com­ment elle pour­rait poser les bases d’un renou­vel­le­ment de la pen­sée poli­tique ita­lienne et moins encore ouvrir la route à une nou­velle manière de com­prendre l’unité de la Pénin­sule, plus équi­li­brée et capable de répondre aux graves défis du pré­sent. Cette polé­mique recourt à un lan­gage extrê­me­ment violent et donne une image presque tou­jours mythique sinon légen­daire des anciens Etats pon­ti­fi­caux, un âge d’or qu’il fau­drait de quelque façon réta­blir moyen­nant une future dis­lo­ca­tion de l’Etat uni­taire (comme l’a rele­vé le jour­na­liste Ernes­to Gal­li del­la Log­gia).
Les écri­vains antiu­ni­taires voient donc avec faveur se ren­for­cer les auto­no­mies régio­nales intro­duites en Ita­lie par la consti­tu­tion de la répu­blique « anti­fas­ciste », puisqu’elles sont capables de por­ter atteinte à l’unité du pays. En favo­ri­sant le régio­na­lisme domi­nant, les nou­veaux papa­li­ni [par­ti­sans du pou­voir tem­po­rel du pape] et autres néo­lé­gi­ti­mistes ne se rendent évi­dem­ment pas compte que le retour au pas­sé com­por­te­rait (déjà en voit-on les signes) le retour aux divi­sions, aux haines, aux luttes de fac­tions, à ce par­ti­cu­la­risme mes­quin et obtus qui a beau­coup nui à l’Italie, for­mant la prin­ci­pale com­po­sante néga­tive de son his­toire, dès la crise finale de l’empire romain d’Occident.
Pour ce qui concerne le pou­voir tem­po­rel des papes, contre les cou­rants anti­clé­ri­caux et anti­ca­tho­liques, aujourd’hui tou­jours plus forts au niveau inter­na­tio­nal, qui haïssent la papau­té et cherchent à délé­gi­ti­mer le catho­li­cisme, mon livre rap­pelle que le minus­cule Etat du Vati­can, créé en 1929 sur la base des accords entre Mus­so­li­ni et le Saint-Siège, est un véri­table Etat selon les cri­tères du droit inter­na­tio­nal. Il s’agit d’un Etat ecclé­sias­tique, donc sui gene­ris, mais pas pour autant dépour­vu des attri­buts de la sou­ve­rai­ne­té. Un Etat encla­vé dont la liber­té (en fonc­tion de l’« abso­lue et visible indé­pen­dance du Saint-Siège ») est garan­tie par l’Etat ita­lien et aus­si, en réa­li­té, par les catho­liques du monde entier. Cet Etat – c’est ce que je sou­tiens – pour­rait même dans l’avenir s’étendre légi­ti­me­ment et paci­fi­que­ment dans Rome et/ou aux alen­tours, selon les néces­si­tés d’organisation de l’Eglise.
Il est erro­né de cri­ti­quer l’existence même de ce pou­voir tem­po­rel comme s’il était incom­pa­tible avec la mis­sion divine de l’Eglise, qui consiste dans le salut des âmes. Ce pou­voir fut indis­pen­sable à l’Eglise dans l’anarchie san­glante qui domi­na en Ita­lie après la ter­rible Guerre Gothique (535–553) et l’invasion des Lom­bards qui a sui­vi (568). Et il en a été de même dans les siècles suc­ces­sifs. Les dures néces­si­tés de l’histoire for­cèrent la Papau­té à orga­ni­ser le Duché roma­no-byzan­tin (en pra­tique, tout le Latium), aban­don­né à lui-même, sous la forme d’un authen­tique Etat, avec ses armées et sa flotte, en uti­li­sant sur­tout les forces locales limi­tées ; forces que par­fois le pape en per­sonne mena à la bataille (comme par exemple le valeu­reux Romain Léon VIII, qui détrui­sit une flotte de pirates sar­ra­sins devant Monte Cir­ceo, en 877). L’anéantissement des Goths, fut cau­sée par la méga­lo­ma­nie de Jus­ti­nien, l’empereur d’Orient, qui vou­lait recon­qué­rir tout l’Occident sans en avoir les forces. Cela empê­cha l’Italie de suivre la même évo­lu­tion que la Gaule et l’Espagne, et de deve­nir un Etat uni­taire de sub­strat romain (c’est-à-dire ita­li­co-cel­tique) et ger­ma­nique, piste qui avait été enta­mée par Théo­do­ric le Grand, roi d’Italie. Les Goths, héré­tiques ariens à l’origine, étaient en passe de se conver­tir au catho­li­cisme et ce fait entraî­ne­ra leur assi­mi­la­tion. Ils tien­dront le pays dans une solide union monar­chique, à la dif­fé­rence des Lom­bards qui ne réus­si­ront jamais à occu­per l’Italie entière, bien qu’envahissant un pays en grande par­tie vide et rava­gé par les guerres pré­cé­dentes, déjà divi­sé par les Byzan­tins en duchés dotés d’une large auto­no­mie. C’est ain­si que s’établit, jusque dans les men­ta­li­tés, la funeste divi­sion de notre pays. Au cours de la guerre naquirent ain­si une Ita­lie gothique et une autre byzan­tine, qui enrô­laient les autoch­tones selon les néces­si­tés ; ensuite ce furent une Ita­lie byzan­tine et une autre lom­barde, faibles toutes les deux et tou­jours mutuel­le­ment hos­tiles. Entre les deux le Duché Romain ten­tait de s’en sor­tir, non sans dif­fi­cul­tés, sous la direc­tion de fait, puis de droit, du pape. Ces divi­sions prin­ci­pales sus­ci­taient à leur tour les divi­sions locales, comme les taches d’une peau de léo­pard. Dans une situa­tion de ce genre, pré­caire même du point de vue éco­no­mique, à la men­ta­li­té encore tri­bale des Lom­bards s’opposait la vision d’un empire consi­dé­rant l’Italie comme une simple pro­vince de fron­tière utile à sa défense et à exploi­ter au mieux ; on ne voit donc pas com­ment aurait pu se déve­lop­per le sens de l’Etat, de la loi, de l’unité et de l’indépendance, d’un orgueil natio­nal. En revanche com­men­cèrent à prendre racine cer­taines carences de fond du carac­tère natio­nal, que nous n’avons pas encore réus­si à vaincre après cent cin­quante années d’unité, ce qui est bien peu dans les presque trente siècles de notre longue his­toire : le par­ti­cu­la­risme, l’esprit de fac­tion, le manque de sens de l’Etat et de la dis­ci­pline, l’anarchie de fond, le com­plexe d’infériorité à l’égard des étran­gers, le manque de confiance en soi, l’aboulie.
Il est légi­time en revanche de cri­ti­quer la manière dont le pou­voir tem­po­rel de la papau­té a été com­pris dans le pas­sé, à savoir d’une façon trop poli­tique, trop pré­oc­cu­pée de voir com­pro­mise la liber­té d’action de l’Eglise au cas où l’Italie serait uni­fiée sous la forme d’un seul Etat. La papau­té n’aurait-elle pas dû en res­ter à l’originaire Duché romain, deve­nu Patri­moine de Saint-Pierre, sans cher­cher à s’étendre dans le reste de l’Italie cen­trale et méri­dio­nale, cou­pant ain­si en deux la Pénin­sule ? fuir une poli­tique qui dans les siècles l’avait plon­gée jusqu’au cou dans les inter­mi­nables conflits de la poli­tique ita­lienne et euro­péenne, avec pour grave consé­quence de don­ner une image néga­tive à la reli­gion elle-même ? res­ter dans le Patri­moine de Saint-Pierre ori­gi­nel, pré­exis­tant comme enti­té éta­tique avant même les dona­tions des rois francs, mal­heu­reu­se­ment deman­dées, comme cela semble être le cas, sur la base de la pseu­do-Dona­tion de Constan­tin, et pour le res­tant se confier à la Pro­vi­dence ? Ne serait-ce pas là ce qu’aurait dû être la direc­tion essen­tielle et constante ? De cette manière le pape aurait pu jouer au mieux son rôle d’arbitre impar­tial entre les princes chré­tiens, et ses appels à la lutte contre le féroce enva­his­seur musul­man (ces justes appels à la croi­sade que la hié­rar­chie paci­fiste, molle et men­ta­le­ment confuse d’aujourd’hui, se croit en devoir de renier) auraient eu une tout autre réso­nance.
Que le libé­ra­lisme ait réa­li­sé l’unité de l’Italie, cela a dépen­du de fac­teurs acci­den­tels. Il s’agissait de toute façon d’un libé­ra­lisme ani­mé de forts idéaux (la reli­gion de la Patrie, le sens de l’Etat, le désir de relè­ve­ment natio­nal, de construc­tion d’un Etat à la hau­teur des temps), de se battre et de prendre des risques, bien dif­fé­rent en cela du libé­ra­lisme hédo­niste et nihi­liste d’aujourd’hui, main­te­nant qu’a fini par y pré­va­loir le noyau véné­neux de l’idée moderne de liber­té : l’idée d’absence de toute contrainte oppo­sée à la libre déter­mi­na­tion de l’individu, l’anthropocentrisme radi­cal. Si l’Eglise ne s’y était pas oppo­sée durant tant de siècles, notre uni­té (enten­dons­nous, tou­jours res­pec­tueuse du Patri­moine de Saint-Pierre ori­gi­naire) aurait pu se réa­li­ser depuis bien plus long­temps, quand l’Europe était encore catho­lique.
L’aversion des nou­veaux papa­li­ni et des néo­lé­gi­ti­mistes pour l’Italie, l’idée même d’une Ita­lie, d’une patrie ita­lienne com­mune, digne d’être uni­fiée en un Etat plus ou moins cen­tra­li­sé, se cache der­rière le mythe du com­plot maçon­nique cause de tous les maux du monde : l’unité ita­lienne a été le fruit d’un com­plot maçon­nique, donc elle est mau­vaise en soi et doit pour cela être anéan­tie. Dans mon livre (chap. II) je crois avoir mon­tré qu’il n’y a pas eu de pro­jet concer­té de la franc-maçon­ne­rie euro­péenne en vue d’unifier l’Italie. Cela aurait été contraire aux inté­rêts des grandes puis­sances, dont les classes diri­geantes regor­geaient de francs-maçons. Mais Napo­léon III ne vou­lait aucune uni­fi­ca­tion ita­lienne, contraire aux inté­rêts de la France. Dans le domaine de la tra­di­tion­nelle lutte contre l’Autriche des Habs­bourg et contre l’Angleterre désor­mais puis­sance médi­ter­ra­néenne, il vou­lait une pénin­sule domi­née par la France et divi­sée en trois royaumes prin­ci­paux : l’un, pié­mon­tais, au nord, jusqu’à l’Isonzo, allié et de fait satel­lite de la France ; un autre au centre de l’Italie, confié au prince Jérôme Bona­parte ; un autre enfin dans le Sud confié au fils de Joa­chim Murat, Lucien, Grand Maître du Grand Orient de France. Le pape aurait conser­vé le Patri­moine de Saint-Pierre et aurait été le pré­sident hono­raire de toute cette belle construc­tion. La can­di­da­ture de son Grand Maître au trône d’un Royaume du Sud satel­lite de la France montre que la puis­sante franc-maçon­ne­rie fran­çaise n’était pas du tout en faveur de l’unité d’Italie. Elle était ali­gnée sur la poli­tique fran­çaise de tou­jours vis-à-vis de l’Italie, pra­ti­que­ment la même depuis l’époque des Francs, et réa­li­sée moyen­nant de vastes annexions par Napo­léon Ier, durant son éphé­mère empire. Le pro­jet de Napo­léon III a échoué parce que la situa­tion est à un moment don­né tom­bée des mains de toutes les puis­sances, par un ensemble de cir­cons­tances à attri­buer seule­ment en par­tie à l’adresse manœu­vrière de Cavour. Tou­te­fois, Napo­léon III, au prix d’un effort mili­taire limi­té, a rat­ta­ché à la France la Savoie et le Com­té de Nice, ce der­nier ligu­rien et donc ita­lien, tou­te­fois d’importance stra­té­gique consi­dé­rable pour une ligne de fron­tière bien avan­ta­geuse face au voi­sin ita­lien. Ces annexions firent vive­ment enra­ger les Anglais, qui aspi­raient secrè­te­ment de leur côté à faire de la Sicile un pro­tec­to­rat et ne vou­laient pas voir naître une confé­dé­ra­tion ita­lienne sous pro­tec­to­rat fran­çais.
La franc-maçon­ne­rie orga­ni­sée était pra­ti­que­ment en voie de dis­pa­ri­tion en Ita­lie à l’époque de la Res­tau­ra­tion, à cause du dis­cré­dit dans lequel elle était tom­bée auprès de la jeu­nesse « patrio­tique » qui y voyait un ins­tru­ment de gou­ver­ne­ment de Napo­léon Ier. De nom­breux francs-maçons ont par­ti­ci­pé au Risor­gi­men­to, mais à titre per­son­nel, en se concen­trant prin­ci­pa­le­ment au sein du mou­ve­ment gari­bal­dien, dont la devise était « l’Italie laïque ». Si Gari­bal­di était un franc-maçon avé­ré et convain­cu, ini­tié en Amé­rique du Sud, et féro­ce­ment anti­clé­ri­cal, Cavour et Maz­zi­ni ne l’étaient pas. Mais ils s’appuyèrent sur les francs-maçons pour réa­li­ser leurs objec­tifs poli­tiques. On n’a jamais eu une preuve quel­conque de leur affi­lia­tion à la secte : si celle-ci avait eu lieu, elle aurait cer­tai­ne­ment été ren­due publique une fois l’unité réa­li­sée, quand furent recons­ti­tuées les loges, pour faire éta­lage des mérites « patrio­tiques » de celles-ci, bien au-delà de la réa­li­té et assu­rer influence et pou­voir. Cela n’empêche pas cepen­dant que les publi­ca­tions antiu­ni­taires conti­nuent à pré­sen­ter sans preuves Cavour comme un des chefs de la franc-maçon­ne­rie en Ita­lie, qui l’aurait uti­li­sé comme une marion­nette à des fins anti­ca­tho­liques.
Peut-être le moment est-il arri­vé de se débar­ras­ser du sté­réo­type de l’unité ita­lienne comme simple résul­tat d’un com­plot maçon­nique euro­péen contre l’Eglise, et de se deman­der si à la racine de l’exigence d’unité natio­nale il n’y a pas eu des argu­ments valables et méri­tant d’être recon­nus. C’est le dis­cours de fond que j’ai cher­ché à éta­blir dans mon tra­vail : la mise en lumière de ce que j’ai appe­lé l’exigence éthique du Risor­gi­men­to. Ethique, c’est-à-dire non pas reli­gieuse mais civile, visant à se rache­ter de siècles d’injustices et d’humiliations subies par les Ita­liens, un peuple lon­gue­ment dés­uni, sou­mis trois siècles et demi à la domi­na­tion étran­gère directe ou indi­recte, moqué et mépri­sé comme lâche, délin­quant et pri­vé du sens de l’honneur, au moins à par­tir des funestes Guerres d’Italie (1498–1535), au cours des­quelles Fran­çais, Espa­gnols, Alle­mands et Suisses se dis­pu­tèrent l’Italie et la mirent lit­té­ra­le­ment en pièces – à l’exception de la valeu­reuse Répu­blique véni­tienne, qui résis­ta non sans dif­fi­cul­té – avant d’échoir fina­le­ment en grand par­tie à l’Espagne. Je rap­pelle deux des plus célèbres de ces humi­lia­tions (chap. 6) : le hon­teux acte de sou­mis­sion face à Louis XIV et à toute sa cour à laquelle fut contraint le doge de Gênes Impe­riale Les­ca­ro, en 1685, après que le même roi avait sou­mis la ville à un bom­bar­de­ment meur­trier par la flotte fran­çaise pour avoir déso­béi à son injonc­tion de ne pas construire cer­tains navires au pro­fit des Espa­gnols et des Bar­ba­resques (Vol­taire, Le siècle de Louis XIV, chap.14, « Sou­mis­sion de Gênes »). L’attribution du Grand Duché de Tos­cane et du Duché de Parme à des dynas­ties étran­gères (Bour­bons et Habs­bourg-Lor­raine) par les grandes puis­sances, au début du XVIIIe siècle, les dynas­ties locales étant res­tées sans héri­tiers, mal­gré leurs vibrantes pro­tes­ta­tions adres­sées à toute l’Europe (âgé, le duc de Parme ne réus­sis­sait pas à avoir d’enfant, tan­dis que le der­nier des Médi­cis était homo­sexuel). C’est ain­si que la Tos­cane est deve­nue un des points de force de la domi­na­tion autri­chienne en Ita­lie, qui a rem­pla­cé, à par­tir de la moi­tié du XVIIIe siècle, après une série de guerres, celle de l’Espagne, bien que sur des bases plus réduites, le Royaume des Deux-Siciles étant deve­nu un Etat for­mel­le­ment indé­pen­dant, quoique tou­jours satel­lite des grandes monar­chies euro­péennes. Ce sont les Habs­bourg-Lor­raine, que regrettent tant aujourd’hui les néo­lé­gi­ti­mistes et antiu­ni­taires catho­liques, qui, outre le fait de favo­ri­ser le jan­sé­nisme, ont impor­té en Ita­lie la franc-maçon­ne­rie, née depuis peu en Angle­terre et déjà répan­due dans la classe diri­geante autri­chienne.
La polé­mique antiu­ni­taire catho­lique, aujourd’hui comme hier, ne recon­naît aucune digni­té – ni his­to­rique ni morale – à notre exi­gence d’unité, natio­nale et éta­tique. Dans le cas contraire, on pour­rait arri­ver à cette rai­son­nable conclu­sion : l’unité, qui a fini par être opé­rée, quoique mal sous cer­tains aspects, a tou­te­fois repré­sen­té en elle-même un idéal noble, juste et répon­dant à des exi­gences sociales et éco­no­miques qui ne pou­vaient être plus long­temps dif­fé­rées. Le creu­se­ment du Canal de Suez (1869) avait ral­lu­mé depuis long­temps l’intérêt des Puis­sances pour la Médi­ter­ra­née, pous­sant à la dis­so­lu­tion de ce qui res­tait de l’empire turc et à l’occupation de la côte nord-afri­caine. Dans ces condi­tions une Ita­lie encore mor­ce­lée aurait été pri­son­nière d’un cercle indes­truc­tible et étouf­fant, allant des Bal­kans à Gibral­tar, qui l’aurait réduite à une subor­di­na­tion de type colo­nial à des puis­sances tou­jours plus avides. L’unité a eu certes ses désa­van­tages et ses dou­leurs, mais aus­si ses avan­tages et ses gloires. Dans la situa­tion d’alors il était inévi­table de recou­rir à la force, à par­tir de l’unique sujet his­to­rique en mesure de l’employer, le solide Pié­mont, seul Etat ita­lien doté d’élan vital. Au demeu­rant, quelle nation a‑t-elle jamais réa­li­sé son indé­pen­dance et son uni­fi­ca­tion sans devoir recou­rir à l’emploi de la force ? Les fron­tières natu­relles n’ont été com­plé­tées qu’en 1918, au terme de la très san­glante guerre contre la Mai­son d’Autriche qui n’avait jamais vou­lu nous recon­naître la digni­té de nation et d’Etat. La vraie mis­sion his­to­rique de l’Autriche, comme le remar­quaient les patriotes ita­liens, plu­tôt que d’occuper la Pologne ou la plaine du Pô et de confis­quer l’Etat véni­tien et la Lom­bar­die, aurait dû se por­ter exclu­si­ve­ment sur les Bal­kans, en conte­nant et refou­lant les Turcs et en contri­buant ain­si au retour des Slaves schis­ma­tiques à Rome. La plus natu­relle et gra­duelle voie vers l’unité, à savoir la fédé­ra­tion entre les prin­ci­paux Etats ita­liens après 1859 (Etats pon­ti­fi­caux, Royaume de Naples, Pié­mont) ne put se réa­li­ser, pas seule­ment à cause de la « rapa­ci­té » des Pié­mon­tais, comme on se plaît à le sou­li­gner aujourd’hui, mais aus­si de l’immobilisme et de l’inertie poli­tique du gou­ver­ne­ment pon­ti­fi­cal et de celui des Bour­bons, qui n’eurent jamais de poli­tique « ita­lienne » à pro­po­ser en lieu et place de l’éternel recours à l’intervention étran­gère pour res­ter à la sur­face, pour durer, à n’importe quel prix, y com­pris celui de n’importe quelle humi­lia­tion.
Quelle est-elle main­te­nant notre vraie tâche d’Italiens et de catho­liques ? Sûre­ment pas celle de détruire l’unité (ce qui aurait sans aucun doute des consé­quences délé­tères même pour la liber­té de l’Eglise) mais de la renou­ve­ler, en nous bat­tant pour réa­li­ser l’idéal d’un Etat uni­taire vrai­ment catho­lique. C’est la thèse fon­da­men­tale du livre, expo­sée dans le der­nier petit cha­pitre, inti­tu­lé : « Renou­ve­ler l’Unité dans un Etat chré­tien ou périr ». Cela ne signi­fie évi­dem­ment pas pro­po­ser de reve­nir au modèle démo­crate-chré­tien du pas­sé, Dieu nous en pré­serve, vu que les « démo­cra­ties chré­tiennes » n’ont jamais eu comme objec­tif l’idée de l’Etat chré­tien. Elles accep­taient l’Etat laïque, par­le­men­taire, agnos­tique ou athée, pour­vu qu’il s’ouvre à une force de gou­ver­ne­ment, et de sous-gou­ver­ne­ment catho­lique.
Pour­quoi donc les écrits catho­liques antiu­ni­taires ne recon­naissent-ils aucune digni­té à l’exigence de relè­ve­ment natio­nal dans un Etat uni­taire, exi­gence ain­si bien inter­pré­tée, en son temps, par un poète comme l’Alfieri, ou Man­zo­ni, par la pen­sée poli­tique des Gio­ber­ti et des Maz­zi­ni (com­prise évi­dem­ment dans ce qu’elle a de meilleur, la rédemp­tion morale, le sens du devoir, du juste patrio­tisme), et de nom­breux hommes d’action et de patriotes qui payèrent de leurs per­sonnes ? Qu’on nous l’explique une bonne fois. Et qu’on réponde à l’argumentation que je fais valoir dans l’épilogue de mon tra­vail : pour­quoi est-ce seule­ment en Ita­lie que l’on a créé his­to­ri­que­ment une contra­dic­tion, appa­rem­ment incu­rable, entre Etat natio­nal et reli­gion ? Alors que dans le même temps dans d’autres peuples euro­péens (fran­çais, espa­gnol, anglais avant le schisme, polo­nais, hon­grois, autri­chien, alle­mand avant Luther) la monar­chie a pu réa­li­ser l’unité natio­nale sur la base de la reli­gion catho­lique ? Cela n’a pas été pos­sible parce que l’Eglise se sen­tait a prio­ri mena­cée dans son exis­tence tem­po­relle par un Etat ita­lien (même en par­tie) uni­taire. C’est ain­si qu’entre Etat natio­nal et reli­gion s’est ins­tau­rée en Ita­lie, et uni­que­ment en Ita­lie, une frac­ture, la reli­gion ne pou­vant pas être invo­quée pour fon­der un tel Etat, consi­dé­ré a prio­ri comme devant être enne­mi de l’Eglise. Après la Conci­lia­tion (Accords du Latran, 1929), indu­bi­ta­ble­ment du grand mérite de Mus­so­li­ni, tout cela s’est cal­mé. Il faut recon­naître sur ce point que le régime fas­ciste a réta­bli le res­pect et la pro­tec­tion pour notre reli­gion ; il a intro­duit l’enseignement reli­gieux dans les écoles et recon­nu une vali­di­té civile au mariage reli­gieux. Le pape a vu qu’il pou­vait très bien coha­bi­ter avec un Etat uni­taire ita­lien sans deve­nir pour cela un « évêque ita­lien » et ter­mi­ner comme le Patriarche de Constan­ti­nople, tou­jours subor­don­né au pou­voir civil. Sur la base du prin­cipe de réci­pro­ci­té, le pape, après avoir par­don­né les vexa­tions subies, a donc recon­nu l’Etat ita­lien, lequel natu­rel­le­ment s’est enga­gé à garan­tir à l’Eglise toute la liber­té néces­saire pour atteindre les fins de sa haute mis­sion. Et cet enga­ge­ment – cette obli­ga­tion – reste inchan­gé même après la révi­sion des Accords en 1984, par laquelle notre démo­cra­tie athée et la hié­rar­chie œcu­mé­niste ont de conserve éli­mi­né le catho­li­cisme comme unique reli­gion recon­nue par l’Etat ita­lien.
On peut par consé­quent affir­mer que la roue de l’histoire a accom­pli sa révo­lu­tion. Aujourd’hui en effet les catho­liques, face à l’irréversible crise de l’Etat laïque noyé dans le maté­ria­lisme et dans l’hédonisme gros­siers et même tou­jours plus en révolte contre le droit natu­rel éta­bli par Dieu, peuvent sans se contre­dire pro­po­ser le renou­veau de l’unité natio­nale, selon l’idéal de l’Etat chré­tien, idéal qu’en véri­té on devrait réa­li­ser dans chaque nation, parce que le Christ doit régner par­tout, dans chaque socié­té. Il ne s’agit pas ici de fon­der un nou­veau natio­na­lisme ita­lien. Il est juste que les com­mu­nau­tés allo­gènes qui vivent depuis des siècles en deçà de nos fron­tières natu­relles conservent des formes d’autonomie, si elles le veulent, pour­vu que ce soit tou­jours dans le res­pect de notre sou­ve­rai­ne­té. Il n’y a ici aucune chi­mé­rique supé­rio­ri­té ni quelque pré­ten­due supré­ma­tie à reven­di­quer, ni de ter­ri­toires à conqué­rir : il est déjà suf­fi­sam­ment dif­fi­cile de main­te­nir ce qu’on a péni­ble­ment réus­si à conser­ver comme Etat uni­taire après l’apocalypse de 1943–1945 et que nous devons défendre bec et ongles face à la glo­ba­li­sa­tion oppres­sante, avec ses maux innom­brables.