Revue de réflexion politique et religieuse soutenue par le Centre National du Livre (Ministère de la Culture).

Peter Dale Scott : La machine de guerre américaine. La politique profonde, la CIA, la drogue, l’Afghanistan

Article publié le 29 Mai 2013 | imprimer ce texte imprimer ce texte

A propos du livre de Peter Dale Scott, La machine de guerre américaine. La politique profonde, la CIA, la drogue, l’Afghanistan, Editions Demi Lune, octobre 2012, 268 p., 23 €.

Peter Dale Scott, Américain de tendance libérale et pacifiste, fournit une abondante documentation, matière à réflexion. Au centre de ses récits, quelques liens factuels entre complexe militaro-industriel et crime organisé. Sa thèse générale est que la politique américaine est dominée par des intérêts convergents plus ou moins occultes, la « politique profonde », oeuvre, plutôt que d’une classe, d’un ensemble plus ou moins inorganique fait d’alliances de circonstances, un supra-monde. Cet ensemble déterminerait largement – mais heureusement pas exclusivement, la politique étrangère de la superpuissance depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Précisons que l’auteur se pose en patriote américain, ce qui peut expliquer quelques lacunes ou simplismes, ainsi lorsqu’il disserte de « [l’]Amérique latine, où une classe européenne bourgeoise détruisit les civilisations natives et institua l’esclavage de ces peuples » (p. 99), ou encore ce satisfecit : « Un grand bravo est dû au peuple américain en général pour son humanité et sa résistance au chauvinisme » (p. 367).
Les considérations relatives au supra-monde semblent plus fiables.
A en croire Scott, la CIA aurait commencé de devenir un univers radicalement opaque, en certaines de ses composantes, au moins à la fin des années quarante. Le développement d’opérations « hors registre » – entendons comptablement non tracées – aurait été l’occasion pour l’agence de développer des connexions fortes avec le réseau narcotique mondial. Les descriptions qu’il livre des liens de la CIA et d’autres officines gouvernementales américaines avec le Kuomintang, certains services thaïlandais ou encore la politique laotienne catastrophique imposée par les bellicistes, sont peu connues, mais ses acteurs et leurs rôles sont souvent très bien identifiés. Jamais l’auteur n’accuse les services gouvernementaux américains ni ses agents de s’être enrichis avec l’argent de la drogue, ce qui du reste serait quasiment improuvable. Ce qui est certain en revanche est que jusqu’en 1975, la politique américaine a objectivement favorisé la production de l’opium en Asie du Sud-Est et sa diffusion dans la région comme en Occident. C’est le fruit d’alliances directes avec les mafias, censées être des alliées efficaces dans la lutte contre le communisme. Ce qui est possible enfin est que les opérations « hors registres » aient été financées par l’argent de la drogue, mais Scott reste prudent sur ce sujet.
Pour lui, la guerre d’Afghanistan est une répétition en Asie centrale des errances antérieures dans le Sud-Est asiatique. Alliance active ou passive selon les circonstances avec les réseaux narcotiques, intérêts convergents de cette filière criminelle avec les industries du pétrole et de l’armement contribuent à produire le cocktail guerrier de la politique étrangère américaine. Cette triade maléfique engendre, à travers ses succès, deux phénomènes effrayants. Une dépendance économique d’abord : d’après un rapport du Sénat américain, la moitié au moins de l’argent mondial de la drogue (de 500 à 1 000 milliards de dollars annuels) serait blanchi par le système bancaire des Etats-Unis. Cette activité lui permettrait aujourd’hui d’éviter l’implosion. Phénomène de dépendance politique également : les menaces supposées sur la sécurité justifient depuis bientôt douze ans le maintien de l’état de guerre aux Etats-Unis, et celui d’un plan d’obscurcissement total de l’action des pouvoirs publics dans la gestion des questions (extensives) liées à la lutte contre le terrorisme, plan connu sous le nom de Continuity of Government, élaboré par Chenay et Rumsfeld dans les mois qui suivirent le 11 septembre 2001.
La profession de foi patriotique de Scott résonne d’une manière assez étrange : très critique sur les cadenassages institutionnels que connaît son pays, il ne semble pas capable de s’interroger sur les fondements philosophiques du régime américain, dont il est difficile de croire qu’ils ne conduisent pas intrinsèquement aux phénomènes de « structure profonde » qu’il déplore. Scott semble ignorer qu’aucun Etat au monde n’a jamais été plus longtemps et plus souvent en état de guerre que les Etats-Unis depuis deux siècles. Et ce n’est pas sur sa superstructure, fût-elle « profonde » que cela amène à s’interroger, mais bien sur le composant le plus intime du régime : sa finalité.

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