Revue de réflexion politique et religieuse soutenue par le Centre National du Livre (Ministère de la Culture).

Lecture : L’envers de Lacan

Article publié le 17 Fév 2012 | imprimer ce texte imprimer ce texte

« Incorporer Lacan à la Comédie humaine est un exercice talentueux, qui conduit à un hommage paradoxal : père jouisseur et défaillant, Lacan n’a cessé d’affaiblir la fonction sociale que ce catholique d’origine, frère aîné d’un moine bénédictin, avait quelque raison de fonder comme l’alliance humaine fondamentale, pour la vivifier et non pour l’enterrer, fût-ce à regret. En s’appropriant la jouissance des dons reçus, en adoptant le non serviam du siècle des carnages mondialisés, en érigeant le logos en jeu sophistique d’un désir souverain, Lacan prolonge et rend pérenne une subversion freudienne que les étroitesses d’un scientisme matérialiste condamnaient à la péremption rapide. »

Il y a trente ans disparaissait Jacques Lacan (1901-1981). Son élève, l’historienne et psychanalyste Elisabeth Roudinesco, avait risqué, en 1993, l’aventure : parler du Maître défunt sans mandat. Proposer une synthèse, motu proprio, sans l’aval du couple Miller, légataire universel du dernier des Géants.
En publiant Jacques Lacan, Esquisse d’une vie, Histoire d’un système de pensée (Fayard, 1994), la fille de Jenny Aubry, première psychanalyste chef de service à l’hôpital des Enfants Malades, prolongeait sa tentative de cerner, pour la postérité, l’Histoire de la Psychanalyse en France1 . Pour quiconque s’intéresse à ce thème, et plus largement à l’extraordinaire fascination suscitée tout au long du vingtième siècle par la psychanalyse, ces deux travaux sont irremplaçables. Rassemblés par le Livre de poche (2118 pages !) en 2009, ils sont, de plus, abordables.
Au Seuil, l’historienne a remis un essai in memoriam, intitulé Lacan, envers et contre tout, paru en septembre dernier. Que dire de ce « Là-quand » qui manque à certains, mais pas vraiment au débat public ? Depuis une décennie, nous (re)découvrons la militante, tour à tour procureur et avocate, dénonçant les stratégies barbares à l’encontre de la vérité psychanalytique, horizon indépassable de la science du mental. Les auteurs scientistes du Livre Noir de la Psychanalyse2 , et plus récemment le philosophe Michel Onfray l’ont appris à leurs dépens : combattre la psychanalyse, c’est prouver son antisémitisme.
Ce n’est donc pas sans surprise que l’on voit Lacan le dilettante, l’esthète, le magicien du verbe, le mystificateur devenir, par le seul effet de l’oubli qui l’estompe, le tourmenté de l’impensable Shoah. Et l’on mesure à quel point l’histoire est remaniée au profit du présent. Revenons au psychiatre Lacan, né avec le siècle, au sein d’une petite bourgeoisie orléanaise dont il effacera toute empreinte, autant qu’il est possible. Ce garçon doué, « étrangement beau » (E.R.), est ambitieux. Le provincial sera excentrique, par rupture avec des origines qui l’étouffent. Le jeune Rastignac choisit le progrès et l’aura du thaumaturge, donc la médecine parisienne. Et plus précisément la psychiatrie qui, ne disposant pas encore d’un arsenal pharmaceutique, laisse bousculer gentiment ses institutions par la jeune « science boche » venue de Vienne. Boche, mais attractive. Celle dont l’intuition majeure est d’estomper le clivage entre les fous et les autres, entre les englués et les rescapés d’une grande épreuve commune, la croissance. L’Inconscient fascine ou répugne, mais emballe l’imaginaire et suscite des vocations de guides qualifiés. Cette génération est celle d’Henri Ey et d’autres jeunes médecins des asiles qui, au décours de la Grande Guerre, veulent penser le monde autrement. Freud, Marx, le surréalisme, les années folles, mais aussi le sang versé, une génération fauchée, la disqualification des chrétientés guerrières, tous ces bouleversements mettent en doute les certitudes du monde d’hier. Ces remises en cause font appel d’un air neuf. On s’intéresse à tout, donc, mais sans nécessairement s’inféoder. Le parti communiste en attire beaucoup, il est vrai. Chez Lacan, jeune dandy, le culte du moi prévaut sur le destin des masses. Surgit précocement une intuition qui ne le quittera plus : le déclin de la fonction paternelle comme guidance assurée. Ce déclin s’annonce comme la source inépuisable de souffrances infinies pour ceux qui ne s’adapteront pas. L’avenir est sombre, quoi qu’en disent les vendeurs de rêves, les militants des lendemains qui chantent. Le monde est un chaos : l’épicurien ne croit qu’au désir. Son mot d’ordre : « Ne jamais céder sur son désir ». […]

  1. . Première édition : Seuil, 1986. []
  2. . Catherine Meyer (dir.), Le livre noir de la psychanalyse. Vivre, penser et aller mieux sans Freud, Les Arènes, 2005 et 2010. []

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