Revue de réflexion politique et religieuse.

La démocratie à l’épreuve de ses fondations

Article publié le 17 Fév 2012 | imprimer ce texte imprimer ce texte

« La superstructure politique de la démocratie se caractérise à la fois, paradoxalement, par une grande solidité institutionnelle et par une évidente fragilité conceptuelle. Forme de compromis, elle menace en permanence d’osciller entre anarchie et totalitarisme. »

Pierre de Lauzun expose, dans un essai très didactique [Pierre de Lauzun, L’avenir de la démocratie – Politique I, François-Xavier de Guibert, collection histoire essentielle, février 2011, 255 p., 22 €.], les évolutions qui pourraient affecter le monde que nous connaissons, structuré par la domination d’une idéologie dont la capacité d’attraction et d’absorption est particulièrement élevée. Constat premier et dernier de la thèse qu’il défend, cette idéologie est une réalité de ce monde, ce qui suppose à la fois une capacité d’adaptation mais aussi une destinée mortelle intrinsèque. Le premier aspect introduit le sujet, le second le conclut. Entre les deux, une analyse de la démocratie à la fois riche et ouverte permet de s’interroger avec l’auteur sur sa substance multiforme.
C’est que la démocratie est à la fois organisation pragmatique de la vie collective – régime politique de compromis – et assise intellectuelle d’un modèle de civilisation à part entière. Prise dans sa première acception, elle est communément représentée comme ayant pour objet central « […] l’agrégation des volontés, non l’obtention d’une vérité. La démocratie ne donne pas une réponse optimale à des questions, mais une réponse politique aux conflits dont le débat public est porteur. L’accord ne se fait pas sur une vérité, mais sur une solution sanctionnée par le verdict du nombre » (p. 61). Comprise dans le second sens, beaucoup plus large, elle est une matrice exclusiviste, absorbante et mutante, qui se fonde sur la connaissance et la préférence qu’elle a d’elle-même : « Au fondement de cette idéologie [la démocratie comprise comme telle], il faut reconnaître un fait plus profond, qui lui est sous-jacent : une anthropologie, une vision de l’homme dont on peut faire remontrer l’origine au XVIIe siècle, un nouveau paradigme de l’homme et de la société. Cette idéologie est, en outre, en évolution constante, la phase actuelle se caractérisant par la radicalisation de ce que nous appelons le relativisme» (p. 74). L’auteur considère sans irénisme, ni illusion ni complaisance, la réalité systémique et mentale de la démocratie. Et celle-ci semble tutoyer dangereusement, d’une certaine façon, mais aussi naturellement, le précipice des contradictions létales. Les mutations de la démocratie vers une forme « corrosive » que P. de Lauzun signale tôt dans son ouvrage tiennent en particulier à la perte de repères, au fait que ses valeurs de référence se fondent de moins en moins sur le socle d’un donné pérenne (cela a-t-il déjà été vraiment le cas ?) mais toujours plus sur un voulu temporel, temporaire, le désir, le caprice. La valeur suprême est alors la règle, qui se fonde en elle-même et devient donc, peut-on ajouter, largement factice car transformable à souhait. Au verso de la face libertaire, des mutations très largement encadrées et orientées. L’auteur note que « la démocratie représentative est un système à médiation. Un corps de gens très spécialisés et très spécifiques y traduit, transpose, canalise, manipule, provoque et régule des pulsions populaires hétéroclites et inutilisables telles quelles » (p. 63). Et il semble bien évident que moins le cadre de référence est clair, que plus les valeurs fondatrices sont floues, hétérogènes, idéelles, plus les spécialistes ont la possibilité d’agir, d’influencer, d’imposer. L’auteur ne manque pas, du reste, de développer dans un chapitre consacré à la relation entre relativisme et démocratie quelques réflexions cinglantes sur la grande méfiance que les ingénieurs sociaux entretiennent à l’égard des aspirations à une démocratie plus participative, directe, réelle. […]

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