Revue de réflexion politique et religieuse.

Culture de masse. Un entretien avec Jacques Ellul

Article publié le 5 Juil 2010 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Un élément important est de ne pas apporter des réponses toutes faites. C’est quelque chose que l’homme ne cesse de trouver dans la société : on lui fournit des réponses automatiques, catégorielles, sectorielles. Le christianisme doit au contraire poser les vraies questions et demander à l’homme de répondre à ces vraies questions. Il ne s’agit pas du tout d’une dogmatique, ni de faire une éthique chrétienne qui s’appliquerait comme ça mais il s’agit de mettre l’homme en mouvement dans sa liberté, lui affirmer qu’il est libéré par Dieu et que, à partir de cette liberté, il doit inventer un sens à sa propre vie, et que c’est possible.

[note : cet article a été publié dans catholica, n. 31, pp.51-55]

CATHOLICA — Dans ce monde technicisé à outrance, que peut bien signifier la relation entre l’art et la nature ?

Jacques ELLUL — Dans la mesure où l’art moderne n’a plus les critères anciens et traditionnels, soit du beau des hautes périodes esthétiques, soit d’un sens religieux, il dépend en définitive des instruments techniques que l’on possède de plus en plus. D’autre part l’art moderne répond à un certain nombre de besoins provoqués par la technique elle-même chez l’homme, et en particulier un besoin de distraction. Il ne s’agit plus de beau ni de sens mais de distraction. En réalité l’homme moderne est tellement pris dans son travail, dans la suractivité de la société dans laquelle nous nous trouvons, qu’il a besoin par moments d’une évasion que l’art peut très souvent lui offrir. Je crois que l’art moderne est très caractéristique dans ce domaine. Mais l’homme n’échappe pas vraiment de cette façon au monde moderne, parce que presque tous les moyens de cet art sont des moyens très techniques comme la télévision ou le cinéma. Dans ces conditions l’art n’est plus à la recherche d’un sens, il n’a plus que la fonction de faire échapper à la condition humaine, mais sans que cela soit positivement créateur pour l’homme. L’art n’aide pas l’homme à se créer une personnalité en face ou au milieu de ce monde technicien. Tout l’art actuel reste dans le monde technicien soit parce qu’il en dépend directement soit parce que ce monde nous a appris à voir la réalité autrement que nous ne la voyons spontanément par nos yeux et à la décomposer. Par exemple, nous superposons les vues que nous connaissons par le microscope à la réalité des objets qui nous entourent et cette manière de procéder nous habite involontairement.
Nous nous trouvons ainsi plongés dans une nouvelle réalité à deux points de vue : la réalité qui dépend directement de la technique, et la réalité d’une vision différente du monde que l’on trouve par exemple dans la relation avec la nature. L’Occidental n’a plus du tout la même relation à la nature que celle qu’on a eue depuis des dizaines de milliers d’années. La nature pour lui n’est plus son milieu, dispensatrice de ce qui lui permet de vivre, elle est principalement un cadre de distraction et de divertissement et en cela elle rejoint l’art. En témoignent ces sports nouveaux qui sont à la fois en lien avec la nature et une négation de la nature où par exemple l’idéal est d’utiliser la neige pour faire du ski. J’ai connu le plaisir de marcher dans la neige sans aucune espèce d’idée de sport ou de compétition, simplement parce que c’était une relation différente avec un monde qui n’était pas le monde courant que je trouvais en ville. C’est toute la différence entre profiter de la montagne parce que c’est extraordinairement agréable de faire une grande randonnée dans des sentiers qui ne sont pas connus et la compétition, l’utilisation de la montagne et de la neige pour faire des choses extraordinaires. Mais précisément c’est ne plus connaître la nature que faire des choses extraordinaires.

Les artistes disent souvent rejeter la société, et les modernes plus haut que les autres, mais on ne les entend pas sur ce sujet qui les concerne pourtant au plus haut point.

Il ne faut pas oublier que l’art a toujours prétendu être différent et distant de la société alors qu’en définitive il en dépendait. Aujourd’hui les artistes contestent cette société mais produisent curieusement des poèmes, des peintures qui correspondent exactement aux goûts de l’homme de cette société. Ils n’ont donc pas vraiment mis en question la société, sinon ils ne seraient pas reçus. Je pense à tel ou tel écrivain qui vraiment s’attaque au fondement de cette société, comme Bernard Charbonneau dont les livres ne sont pas reçus parce que ce qu’il écrit n’est pas acceptable. Il récuse en effet la société occidentale telle qu’elle existe maintenant avec son conditionnement d’une part et son expansionnisme d’autre part. L’élément le plus déterminant est que le monde dans lequel nous vivons est expansionniste : il ne supporte pas d’autre forme que lui-même.

Surtout quand il a les moyens techniques de s’imposer…

Il ne faut pas oublier que la volonté de puissance a toujours été une tendance de l’homme et que la technique donne à celui-ci une puissance comme il n’en a jamais eu et il est loin d’être saturé de cette puissance. Il veut toujours faire quelque chose de plus grand, de plus fort, de plus extraordinaire. C’est la grande tentation que la technique favorise considérablement.
On n’arrête pas de parler d’immortalité ou de choses de ce genre et nous en sourions facilement maintenant, mais cela reste dans la pensée interne de l’homme, ce n’est pas simplement illusoire. La croissance technique lui permet chaque année de faire de nouvelles expériences au point de vue biologique, etc., et de prendre possession de plus en plus du domaine de la vie.
Les choses sont très cohérentes, c’est-à-dire coexistent. La technique n’a pas de sens par elle-même et plus elle se développe, plus elle développe un monde qui n’a pas de sens car les significations, les orientations de la vie que l’homme possédait antérieurement, ont disparu. Par exemple, pour l’Occident, l’orientation chrétienne. Les chrétiens au lieu de s’affirmer nettement, droitement et de façon très stricte, non pas contre, mais en face de ce monde sans signification cherchent constamment à biaiser, à trouver par quelle voie on pourrait concilier la technique et la foi, la science et la foi, etc. Comme si la conciliation était l’idéal. Alors que — et je reste très marxiste à ce point de vue — je crois que c’est dans la contradiction que l’on peut évoluer le plus positivement. Et je pense que si les chrétiens avaient le sens de leur vocation dans cette société, ils seraient une force de contradiction, une sorte de contre-pouvoir.

A propos de conformisme, vous avez souvent montré que la télévision tenait en ce domaine un rôle privilégié.

Je crois que la télévision est un très fort élément de conformisme parce qu’elle donne des modèles de vie aussi bien dans les histoires qui sont racontées que dans le type de distraction qu’elle fournit et dans le style d’information. Tout cela dépend en définitive d’énormes complexes industriels ou d’une élite intellectuelle qui s’est constituée autour des médias et c’est en relation avec les structures de la société que la télévision fournit ces images. Alors elle tend à conformer l’homme à la société dans laquelle il se trouve, précisément parce que ces émissions ne sont pas faites au hasard. Elles ne sont certes pas faites en vue de conformiser mais elles expriment la société dans laquelle nous nous trouvons. Je n’accuserai personne de chercher à produire un certain type d’homme, mais il se trouve qu’en réalité l’homme qui regarde beaucoup la télévision devient très conforme à ce qu’on attend de lui dans la société.
Ce phénomène dépend aussi de la société, bien entendu, mais la télévision est un instrument exceptionnel par son impact. Quand on écoute un discours, quand on lit un article, on a le temps de faire la critique. A la télévision vous n’en avez pas le temps, vous gardez simplement une impression. Vous avez vu les Croates massacrés, un point c’est tout. Vous n’allez chercher au-delà ni les racines ni la signification. Je crois que c’est très important quant à la perte d’esprit critique.
On rejoint par là le domaine de l’art en ce sens qu’une peinture produit une impression qu’un discours sur le même sujet ne produira pas. En effet, le visuel donne le sens de la réalité que la parole ne donne jamais. Ici je raccrocherai la distinction que j’ai faite et qui je crois est importante, à savoir que la parole est de l’ordre de la vérité, c’est-à-dire qu’elle dit le vrai ou le mensonge et que le visuel est de l’ordre de la réalité et qu’il fait voir des choses exactes ou fausses. Mais ce n’est pas du tout la même chose. Dans un cas il s’agit de la vérité, qui peut aussi bien être la Vérité éternelle, et dans l’autre cas c’est le réel que nous avons sous les yeux et ce réel est beaucoup plus immédiatement ressenti.

Or le réel ne prend sa pleine valeur que lorsqu’il est complet : ce n’est pas la même chose de voir un paysage complet ou juste une petite photo du paysage. Or la télévision ne donne jamais qu’une petite photo du monde réel. C’est très agréable d’avoir des illustrations. Mais il faut savoir que ce ne sont que des illustrations.
Et l’interprétation ne peut se faire qu’à condition d’avoir le temps, d’avoir d’autres sources de documentation, etc., et il est très difficile de passer d’un langage visuel à un langage parlé. J’ai longtemps dirigé un ciné-club dans lequel je faisais un exposé après la projection du film. Le moment où j’étais obligé de passer de cette forme de langage que je venais d’avoir pendant deux heures avec le film à un langage qui était parlé était un moment très difficile parce que finalement ce n’est pas le même langage, ce ne sont pas les mêmes enchaînements ni les mêmes moyens d’expression. D’où la difficulté de faire une critique correcte sur un film dont on n’a gardé que des séquences ou la ligne générale.

En fin de compte, voulez-vous dire que la télévision paraît avoir pris la place de la peinture et plus généralement des arts visuels ?

C’est-à-dire que la peinture a été obligée de changer de cadre et de moyens d’expression pour échapper à n’être qu’un résidu des médias visuels. Cela a d’ailleurs produit des effets extrêmement heureux. Les peintres ont été obligés de trouver des formes nouvelles, et nombreux sont quand même ceux qui ont su échapper à l’imitation pure et simple de la réalité ou à la tentation de partir dans le pur imaginaire ou le surréel qui n’a pas de sens pour l’homme. Par contre il y a un certain nombre de peintres qui ont su traduire un surréel qui n’était pas simplement une évasion. J’attends de la peinture qu’elle m’apporte un sens du réel et pas simplement sa reproduction.

Est-ce que vous pensez que cette perte de sens, aussi bien en ce qui concerne l’art que la télévision, est définitive ? Y a-t-il un espoir d’en sortir ?

L’art ne peut retrouver sa force critique et sa parole que s’il rompt avec le système technicien, cesse de fonctionner dans le brut et le permutationnel, de se passionner pour des matériaux et des engins nouveaux, etc. On ne peut éviter de retomber dans les valeurs, l’éthique et le sens. Un sens qui en même temps soit signification de notre vie et direction pour notre volonté. Je suis convaincu que sauf effondrement de la société occidentale l’homme retrouvera un sens parce que trop de gens en souffrent. Je rencontre d’ailleurs dans tous les milieux, même les plus simples, des gens qui me disent que la vie n’a pas de sens ou qu’elle ne vaut pas la peine d’être vécue et qu’il n’est pas possible que cela continue indéfiniment comme cela. Il faudra retrouver un sens et je pense dans une certaine mesure à ces jeunes qui retrouvent un sens de la communauté chrétienne à travers de nombreux groupes. Ce n’est pas une action artificielle de l’Eglise, cela vient du fond d’eux-mêmes. Ils ont besoin de trouver quelque chose qui vaut la peine d’être vécu.

Mais actuellement il n’y a guère de propositions de remplacement…

Non, dans la mesure où la dernière à laquelle on ait cru — moi aussi j’y ai cru pendant longtemps — a été le socialisme, et le socialisme est raté. Alors on ne peut plus mettre son espoir dans le sens de la vie et l’avenir de la société socialistes. Il faut évidemment trouver autre chose.
C’est une question politique et une question spirituelle en même temps. Je suis chrétien et je dirai que c’est dans une rénovation du christianisme, non pas une mise à jour et une adaptation à la société technicienne, mais presque une intransigeance. Il faut que le christianisme soit carrément du christianisme et pas quelque chose de mitigé. Chaque fois que j’ai rencontré des gens qui ont retrouvé la foi chrétienne et des gens qui ont retrouvé le sens autre que rituel, traditionnel de la Révélation de Jésus-Christ, ils retrouvaient un sens de leur vie. Il n’y a pas de doute. Je ne dis pas que ce soit le seul, je ne serai pas exclusif. Je ne jetterai pas l’excommunication sur d’autres recherches, mais pour moi c’est celle qui me paraît de loin la plus riche et répondant le plus aux besoins de l’homme actuel. Parce que c’est dans un christianisme, non pas rénové, mais pensé en fonction de notre société qu’il y a les vraies réponses. Quand je dis christianisme, pour moi évidemment, qui suis protestant, je pense forcément à la Bible. Le texte biblique est un texte qui peut se lire aujourd’hui exactement comme il y a mille ou deux mille ans et apporter à l’homme actuel je ne dis pas une réponse mais un certain type de question et un horizon qui est différent et tout à fait moderne.
Un élément important est de ne pas apporter des réponses toutes faites. C’est quelque chose que l’homme ne cesse de trouver dans la société : on lui fournit des réponses automatiques, catégorielles, sectorielles. Le christianisme doit au contraire poser les vraies questions et demander à l’homme de répondre à ces vraies questions. Il ne s’agit pas du tout d’une dogmatique, ni de faire une éthique chrétienne qui s’appliquerait comme ça mais il s’agit de mettre l’homme en mouvement dans sa liberté, lui affirmer qu’il est libéré par Dieu et que, à partir de cette liberté, il doit inventer un sens à sa propre vie, et que c’est possible.

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