Revue de réflexion politique et religieuse soutenue par le Centre National du Livre (Ministère de la Culture).

La place du prêtre et de l’autel dans la liturgie

Article publié le 11 Avr 2010 | imprimer ce texte imprimer ce texte

L’orientation vers l’Est du prêtre et de la communauté lors de la liturgie eucharistique, dont l’usage dans l’histoire est très tôt attesté, n’est pas un hasard. Il ne s’agit pas seulement de la transmission d’une habitude mais d’une orientation consciente vers Dieu dans la prière, liée de manière étroite au sacrifice eucharistique. Mené par le prêtre, le peuple de Dieu en pèlerinage se met en prière devant le Seigneur.

L’orientation vers l’Est du prêtre et de la communauté lors de la liturgie eucharistique, dont l’usage dans l’histoire est très tôt attesté, n’est pas un hasard. Il ne s’agit pas seulement de la transmission d’une habitude mais d’une orientation consciente vers Dieu dans la prière, liée de manière étroite au sacrifice eucharistique. Mené par le prêtre, le peuple de Dieu en pèlerinage se met en prière devant le Seigneur. La préférence incontestable accordée à une orientation commune de la prière réside dans ce mouvement d’offrande collective, grâce auquel la dimension sacrificielle de l’eucharistie est mise en valeur. Par le Christ, nous présentons une prière et une offrande et, à la tête de la procession par laquelle s’exprime ce mouvement d’offrande (prosphora, oblatio) se trouve le prêtre, qui se dirige avec les fidèles vers le Seigneur. La thèse d’une relation objective entre le caractère sacrificiel de l’Eucharistie et l’orientation commune de la prière nécessiterait bien sûr une analyse détaillée mais elle est assez plausible. L’expérience pastorale des dernières décennies montre bien que ce lien existe : il est difficile de contester le fait que la célébration versus populum a été accompagnée d’une forte diminution de la compréhension de la messe comme représentation actuelle et offrande de l’unique sacrifice du Christ. Il ne s’agit pas de dire que l’orientation de la célébration est la seule cause de cette évolution. Mais chez les pionniers du mouvement liturgique du XXe siècle, le motif principal de l’introduction de la célébration versus populum consistait à rendre plus présente la compréhension, supposée oubliée, de l’eucharistie comme repas sacré. Force est de constater que cette dimension a été soulignée de manière unilatérale au détriment de l’affirmation que l’eucharistie est « un Sacrifice visible, tel que la nature des hommes le requérait. »1  Bouyer voit dans l’opposition de la compréhension de l’eucharistie comme repas et comme offrande un dualisme artificiellement fabriqué, qui semble absurde aux yeux de la tradition liturgique2 . La catéchèse mystagogique, qui est sans aucun doute très importante, ne pourra rattraper cette perte aussi longtemps que le caractère sacrificiel de la messe ne trouvera pas son application correspondante dans la forme liturgique. En d’autres termes, tous les discours bien intentionnés sur le mystère de l’eucharistie, sacrifice du Christ et de l’Eglise, se perdent dans le lointain tant que, lors des célébrations, ils sont accompagnés de signes qui les contredisent.
Comme argument en faveur de la célébration « face au peuple », on dit souvent qu’elle est importante pour que le dialogue entre le prêtre et l’assemblée — il ne s’agit pas ici de contester le rôle de ce dialogue dans certaines parties de la liturgie — puisse avoir lieu. Mais le principe qui régit cet échange est le dialogue de tout le peuple rassemblé, clergé compris, avec Dieu. Le liturgiste français Marcel Metzger est allé jusqu’à dire que la célébration de la messe versus populum n’exprimait pas la forme véritable de l’Eglise et de l’office liturgique. Le prêtre ne célèbre pas l’eucharistie vers le peuple, mais c’est bien plutôt toute la communauté qui célèbre en étant tournée vers Dieu le Père, par Jésus-Christ dans le Saint Esprit. Ce dialogue de Dieu avec son peuple est mis en valeur de manière remarquable lorsque le célébrant est tourné vers l’abside. Puisque les hommes sont liés à l’espace et au temps, leurs prières et louanges adressées à Dieu s’actualisent dans des lieux concrets et des moments déterminés, « s’incarnent » en un sens. Pour Metzger l’orientation commune dans la prière est la plus haute expression de cette représentation spatiale de Dieu3 . Ce qui est important, ici, ce n’est pas l’orientation vers un lieu déterminé du ciel, mais l’explicitation sensible de la véritable forme de l’Eglise par l’orientation commune du prêtre et des fidèles, vers celui auquel ils adressent leur prière. En réponse à la banalisation et la désacralisation progressive de la vie liturgique, tout devrait être entrepris pour que soit donnée à la contemplation et à l’adoration du Seigneur la priorité absolue. Les prêtres sont les serviteurs humbles et discrets de ce mystère — ni plus, ni moins.
L’orientation commune de la prière dans la liturgie a été l’usage quasiment universel des églises latines jusqu’à une époque très récente. Elle continue d’être la règle dans les églises de tradition byzantine, syriaque, arménienne, copte et éthiopienne. La tradition liturgique et la pratique actuelle de toutes les églises orientales non catholiques et de la majorité des églises orientales catholiques connaissent cette orientation commune de la prière du prêtre et de l’assemblée, au moins lors de l’anaphore. Le fait que dans certaines églises orientales catholiques, surtout de la diaspora, ait été introduite la célébration face au peuple est dû à des influences occidentales de l’après-Concile. Cela représente pour ces églises un éloignement de leur tradition propre, par exemple chez les maronites et les syro-malabars. Il y a quelques années, la congrégation romaine responsable de ce sujet a indiqué de manière très claire que la célébration de la liturgie versus orientem représentait une tradition vivante, pleine de signification et transmise depuis les temps les plus reculés et qu’il importait de la conserver4 .
L’orientation commune vers Dieu, qui implique que tous soient tournés vers l’autel — que l’orientation vers l’Est soit réelle ou non — est donc la position la plus adéquate pour célébrer l’eucharistie au sens strict, en particulier le Canon. Ce n’est que lors des parties liturgiques en forme de dialogue, lors de la proclamation de la Parole et de la distribution de la communion, que le prêtre doit se tourner vers le peuple. Il n’est pas question d’évoquer ici dans le détail comment cette proposition pourrait être mise en pratique de manière concrète. Néanmoins la recommandation demeure : le prêtre devrait prier en étant tourné vers l’autel, surtout dans les églises anciennes où un autel majeur, dont la qualité esthétique est souvent importante, représente l’élément dominant de l’ensemble de l’espace. Les somptueux autels qui se trouvent dans les églises occidentales du moyen âge et de l’époque baroque, tout autant que les organisations absidiales du premier siècle encore conservées dans les églises byzantines et orientales, contribuent à honorer Dieu et rendre présente de manière sacramentelle, aux yeux des chrétiens rassemblés pour la prière et le sacrifice de la messe, l’œuvre de Rédemption par Lui accomplie. Car « l’autel est pour ainsi dire une ouverture dans le ciel ; bien loin de fermer l’espace de l’église, il permet à la fois l’entrée de celui qui est l’Orient dans la communauté rassemblée et l’échappée de celle-ci hors de la prison de ce monde. »5

  1. . Concile de Trente, 22e session, « exposition de la doctrine touchant le Sacrifice de la messe », chapitre 1. []
  2. . L. Bouyer, postface à Klaus Gamber, Zum Herrn hin ! Fragen um Kirchenbau und Gebet nach Osten, Pustet, Ratisbonne, 1994, p. 74. []
  3. . M. Metzger, « La place des liturges à l’autel », Revue des sciences religieuses, n. 45, 1971, p. 140. []
  4. . Congregatio pro Ecclesiis Orientalibus, Istruzione per l’applicazione delle prescrizioni liturgiche del Codice dei Canoni delle Chiese Orientali « Il Padre incomprensibile », Cité du Vatican, 1996, pp. 85-86 (n. 107). []
  5. . L’Esprit de la liturgie, « Le lieu sacré », pp. 59-60. []

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