Revue de réflexion politique et religieuse.

L’affaire Sixte et le rôle de l’Italie

Article publié le 7 Fév 2010 | imprimer imprimer  | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

Considérations sur les offres de paix autrichiennes de 1917-1918.  Dans le numéro 103 de Catholica est paru un article intéressant sur l’offre de paix séparée faite par Charles Ier d’Autriche à l’Entente au cours du printemps 1917 (Bernard Charpentier, « L’affaire Sixte. L’offre de paix séparée de Charles Ier d’Autriche », pp. 78-88). La proposition, effectuée à l’insu de l’allié allemand par l’intermédiaire du prince Sixte de Bourbon, beau-frère de l’empereur et officier de l’armée belge, ne réussit pas, comme on le sait. Cet échec peut être expliqué par une série de motifs.

Mais, à qui pouvait être attribuée l’initiative du printemps 1917 ? Qui étaient ces « médiateurs non autorisés » ? Le suspect était Giolitti, encore influent mais en rupture avec le gouvernement. Valiani précise plus loin, dans une autre note de bas de page : « Le 28 mai 1917, le représentant de Czernin auprès du Haut-Commandement austro-hongrois informa à son tour Czernin du fait que, vers le milieu du mois [de mai], le prince Bülow, ex-chancelier allemand connu pour ses précédents contacts avec les milieux politiques italiens, aurait rencontré à Lucerne des personnalités italiennes. De cet échange (dont nous ne savons pas s’il a un plus grand fondement que les autres, dont on a constaté l’inconsistance) doit avoir eu également vent Filippo Turati [un des chefs du socialisme italien], qui […] croyait, dans la première moitié de l’année 1917, à la probabilité de démarches en vue d’une paix à l’initiative de Giolitti » .
Giolitti, représentant prestigieux du parti libéral et neutraliste convaincu, se maintenait dans l’opposition et était en contact avec la galaxie anti-interventionniste et neutraliste, représentée en Italie par un bloc transversal comprenant catholiques, socialistes et libéraux. Les quelques propositions de paix, totalement autonomes, maladroites et privées de fondement qui semblent avoir été faites à cette époque sont attribuables à cette galaxie, qui n’avait rien à voir avec la position officielle du gouvernement italien. A l’égard de Giolitti, on ne dépassa pas le stade des soupçons. Il n’est en aucune manière prouvé que le roi d’Italie ait été impliqué dans de semblables initiatives. Si telle était la conviction de Charles Ier et du prince Sixte, il faut alors dire, à la lumière de nos connaissances, qu’ils se sont laissés tromper par de fausses impressions.

Le caractère faiblement vraisemblable des « propositions de paix » anonymes italiennes mentionnées ci-dessus semble également confirmé par la référence bizarre qui est faite à la cité d’Aquilée, ville à obtenir de l’Autriche. Or, à l’époque, l’armée italienne occupait Aquilée (située non loin de l’embouchure de l’Isonzo) depuis presque deux ans ! Nous demandions donc aux Autrichiens, en échange de la paix, de nous donner une localité qui était déjà en notre possession ! Mais qui pouvait faire part à notre ennemi de propositions aussi farfelues ? Ou bien peut-être le prince Sixte, dans ses mémoires, a-t-il confondu le nom de quelque ville du Trentin avec celui de la lointaine Aquilée.
Tout ceci étant posé, en absence de nouveaux documents qui permettraient de voir les choses sous un éclairage différent, il me semble avoir démontré que l’accusation de « double jeu » adressée par les responsables autrichiens au gouvernement italien de l’époque (et reprise par M. Charpentier dans son article) est totalement infondée. Elle n’est que le fruit des passions enflammées du moment.

Le préjugé anti-italien partagé par les hauts dirigeants autrichiens fit-il échouer les négociations de paix en 1918 ? L’article de M. Charpentier se limite à l’échec de la proposition de paix de 1917. Mais, en 1918, il y eut, comme cela est connu, de nouvelles et importantes négociations, impliquant cette fois les Américains, négociations qui auraient pu conduire à une sortie différente de la guerre, au prix, naturellement, de concessions de la part de l’Autriche. Elles entrèrent dans le vif du sujet après la proclamation des quatorze points de Wilson au début de l’année 1918.

Voici comment Valiani rapporte ce nouvel échec. Suite aux conversations entre le juriste autrichien pacifiste Lammasch et le pasteur Herron, émissaire extrêmement actif de Wilson, que le président Wilson avait autorisé à aller, si nécessaire, incognito à Vienne pour discuter sur place – si l’Empereur se décidait à la mettre en œuvre – de la transformation fédérale de l’Autriche-Hongrie en faveur des nationalités slaves, Charles Ier fut toutefois à l’origine d’un nouvel échange. A peine entendu le rapport de Lammasch, le souverain Habsbourg envoya au Roi d’Espagne, pour qu’il le transmette à Wilson, un message télégraphique par lequel il se déclarait d’accord avec les principes de paix inscrits dans le discours présidentiel du 11 février [qui intégrait les quatorze points, énoncés le 8 janvier précédent]. Le message faisait cependant comprendre que l’Autriche-Hongrie continuait à exiger le respect du statu quo territorial de l’avant-guerre, à l’encontre des exigences italiennes, qu’elle considérait comme contraires aux droits des Slaves fidèles à l’Empire. Le ministère des Affaires étrangères anglais, Balfour, interpellé par l’un des conseillers de Wilson, le colonel House, fit remarquer que le gouvernement de Vienne cherchait à rejeter a priori les revendications italiennes et à décourager dans le même temps les populations slaves qui regardaient déjà vers l’Entente. Répondant le 5 mars à Charles Ier, le président américain lui demanda des propositions concrètes pour “la satisfaction des aspirations nationales slaves” et l’indication spécifique des concessions que l’Autriche-Hongrie serait disposée à faire à l’Italie.

Dans une réponse rédigée par Charles Ier, ce dernier ne put cacher le fait qu’il n’avait pas l’intention de concéder des territoires à l’Italie, que les Autrichiens considéraient évidemment, depuis Caporetto, comme incapable d’une reprise d’un conflit armé. Ainsi échouèrent les négociations.
Herron lui-même [soutien convaincu des ouvertures de Wilson] était persuadé que la thèse de ces Italiens, Tchèques, Yougoslaves (et, indépendamment de ceux-ci, des révolutionnaires hongrois) qui misaient sur le soulèvement des peuples soumis à l’Autriche-Hongrie avait l’avenir pour elle » .
Ainsi disparut le projet américain d’une paix séparée avec la double monarchie. Ce projet avait été poursuivi longtemps et avec ténacité par Wilson, en union avec les milieux influents franco-britanniques qui lui étaient favorables. Cela est si vrai que, lorsqu’il entra dans la guerre au printemps de 1917, le président américain ne déclara pas la guerre à l’Autriche-Hongrie. Le véritable adversaire était l’Allemagne. La déclaration ne vint qu’en décembre 1917, du fait de l’insistance italienne, après notre défaite à Caporetto. Mais Wilson ne voulut jamais envoyer de troupes en Italie. Les Américains ne participèrent à la percée du front ennemi à Vittorio Veneto, à l’automne 1918, qu’avec un régiment.
Il existe une vulgate traditionaliste selon laquelle la Première Guerre mondiale aurait été le résultat d’un complot maçonnique visant à détruire la monarchie des Habsbourg, dernier Etat officiellement catholique. L’attitude philo-autrichienne de Wilson, politicien que la vulgate dont nous venons de parler considère comme le franc-maçon par excellence, semble démontrer le contraire. Les loges étaient largement représentées non seulement dans le gouvernement américain et ceux de l’Entente mais aussi dans le gouvernement austro-hongrois. N’oublions pas que la franc-maçonnerie se répandit initialement dans les possessions habsbourgeoises (y compris le grand-duché de Toscane) par les Habsbourg-Lorraine. Je crois pouvoir affirmer qu’une partie importante de la maçonnerie internationale était favorable à la préservation de la double monarchie, naturellement réformée sur un mode « démocratique » ou dans un sens fédéral et moyennant d’inévitables concessions territoriales, sur l’ampleur desquelles il aurait été possible de discuter.

Après la victoire de Caporetto à l’hiver 1918, Charles Ier se trouvait dans des conditions idéales pour obtenir une paix séparée qui aurait pu n’être pas trop défavorable, dans le sens où il pouvait réussir à sauver ce qui pouvait l’être. La situation interne de son Etat était toujours plus grave, du fait de l’effondrement la production agricole et industrielle, de l’augmentation des tendances centrifuges, de l’impossibilité de fermer la « plaie purulente », comme on l’appelait alors, du front italien, qui continuait à maintenir engagée la quasi-totalité des armées austro-hongroises. La raison d’Etat mais aussi le bon sens imposaient d’arrêter au plus vite la partie, ou en tout cas de faire le maximum pour profiter de l’occasion qui était offerte. Mais l’Empereur ne réussit évidemment pas à vaincre son aversion à l’égard des Italiens, partagée depuis toujours par tout l’Empire, comme on l’a vu plus haut. Quoi qu’il en soit, il surestima le danger que les exigences italiennes auraient représenté pour la solidité de l’Empire vacillant.
Au lieu de chercher à obtenir une paix qui aurait été assez avantageuse pour eux puisque, en échange d’inévitables cessions à l’égard des Belges et des Français, elle leur aurait laissé les mains libres à l’Est après l’effondrement de la Russie, les Allemands acquirent la conviction qu’ils pourraient gagner la guerre en Occident par une dernière grande offensive, grâce à l’engagement des troupes libérées du front de l’Est du fait du retrait de la Russie de la guerre. Au printemps et à l’été de l’année 1918, malgré des succès initiaux notables, les offensives allemandes échouèrent. L’Allemagne commença à subir la contre-offensive alliée et à perdre la guerre. Pour les appuyer dans leur stratégie, les Allemands avaient demandé aux Austro-Hongrois une offensive sur le front italien. C’est ainsi que Charles Ier se laissa séduire par l’idée de conclure la guerre par une victoire décisive contre l’Italie, « l’ennemi séculaire » et détesté.

L’historien militaire autrichien Peter Fiala a dénoncé durement cette décision de l’Empereur, qui ne voulut pas écouter l’opinion de ces généraux qui lui déconseillaient l’offensive de la manière la plus expresse à cause des conditions d’épuisement dans lesquelles se trouvaient l’armée et le pays. La très grande victoire de Caporetto n’avait en fait pas éliminé l’armée italienne comme force combattante. Celle-ci, après avoir bloqué seule, lors de combats extrêmement durs, l’ennemi sur le Piave et dans la région du Grappa en novembre 1917 à la fin de la bataille de Caporetto, avant l’arrivée des contingents franco-britanniques, s’était progressivement relevée et renforcée. A côté de cinquante divisions italiennes se trouvaient trois divisions britanniques, deux françaises et une tchécoslovaque. Il y avait ensuite deux divisions italiennes qui combattaient en France, une en Macédoine, une en Albanie. En première ligne, les divisions italiennes et alliées étaient au nombre de quarante-quatre, contre quarante-neuf et demi du côté austro-hongrois. Mais les équipements aériens, l’artillerie, les munitions et les vivres étaient nettement supérieurs côté italien. La sagesse imposait de s’installer dans une position de stricte défensive et de chercher à obtenir rapidement la paix .

Charles Ier fit au contraire confiance aux mauvais conseils des plus optimistes. Ainsi, en juin 1918, l’offensive sur le Piave, après un succès initial prometteur, échoua totalement face à une résistance italienne tenace. A partir de ce moment-là, Charles Ier cherchait à obtenir des conditions acceptables de paix, en maintenant la plus intacte possible son armée, tandis que la désagrégation ethnique et sociale de la monarchie s’accentuait progressivement. Mais il était alors trop tard. Les alliés qui, après l’échec des négociations de l’hiver, souhaitaient à présent la dissolution de l’ennemi, sentant se rapprocher la victoire, étaient devenus sourds à toute demande. Et quand la situation matérielle de l’armée se fut encore davantage détériorée, les Italiens et leurs alliés passèrent à l’offensive, à une année de distance de Caporetto, enfonçant les lignes austro-hongroises affaiblies après une bataille qui dura quand même cinq jours, et qui conduisit à la dissolution de cette armée. Aussi Charles Ier dut-il accepter un armistice qui était, en réalité, une capitulation sans condition (4 novembre 1918).

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