Revue de réflexion politique et religieuse.

Editorial : Du bien commun à l’ordre public

Article publié le 5 Jan 2010 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Le riche concept de bien commun n’est pas compatible avec une philosophie sociale qui fait de l’individu la mesure de toutes choses.  Par le biais du personnalisme, sa réduction à un ensemble de règles techniques et juridiques a fini par le déformer gravement au sein même de l’Eglise.

Périodiquement, le bien commun fait sa réapparition dans le langage politique contemporain, sans que cela entraîne des conséquences notables, l’ expression paraissant dénuée de contenu précis. Il en reste toutefois assez de traces dans certaines mémoires pour que le fait ait quelque signification. Outre ceux qui l’utilisent en connaissance de cause, il en est qui y recourent par simple réminiscence, d’autres la raillent, quelques-uns même la stigmatisent comme une marque d’esprit réactionnaire.
Certes cette notion implique par elle-même une référence objective peu compatible avec le pluralisme des opinions. Le bien commun n’est pas comme les « valeurs communes », qui fluctuent dans leur définition et l’adhésion qu’elles suscitent. L’acception dominante du terme « valeur » est immédiatement acceptable par le subjectivisme, celle du « bien » ne l’est pas. Le « bien » est « hétéronome »…
Dans la conception classique de la philosophie sociale, conception exprimée avec beaucoup de perfection théorique à l’époque médiévale, le bien commun n’est pas source de difficulté de compréhension, pas plus qu’il ne saurait exister de dialectique artificielle entre le bien de chacun et le bien de tous, car il est l’un et l’autre à la fois. Le bien commun est le bien de chaque membre de la communauté en tant qu’il ne peut être atteint que grâce à celle-ci, c’est-à-dire grâce à l’aide des autres avec qui l’on vit dans une organisation stable et ordonnée. En dernier lieu, et à considérer les choses dans leur totalité, et dans leur finalité, le Bien commun universel de toute la communauté humaine est Dieu même, source de tout bien, et bien suprême de tous. Le bien commun est un concept qui se trouve impliqué dans des situations très différentes, et il reste dans les abstractions tant que l’on ne précise pas à quelle communauté il se réfère. Ainsi le bien commun de telle famille lui est propre, il n’est pas exactement celui de telle autre, au-delà d’une même structure de base, plus ou moins étendue et complexe, d’une certaine répartition des rôles, d’une définition fondamentale du couple et des enfants, enfin d’une commune insuffisance impliquant la suppléance extra-familiale dans une multitude de domaines… Mais à l’intérieur de chaque famille, le bien commun comporte des traits spécifiques, liés à la personnalité de chacun des membres et en premier lieu des parents. On peut ainsi comprendre, dans ce microcosme social, que le « bien » dont on parle n’est pas réductible à des moyens matériels, pas plus qu’à un ordre, une « structure de la parenté », toutes choses fort utiles, éventuellement diversifiées, mais aussi subordonnées à des biens d’une nature beaucoup plus culturelle, spirituelle, religieuse. Et ce sont ces derniers éléments qui introduisent le plus de différences. Les composantes les plus relevées du bien commun de chaque communauté familiale sont ce qui leur donne leur identité, elles pèsent du poids de souvenirs communs, de dons reçus et cultivés, de liens d’ordre affectif, et colorent le sens de la vie qui y règne, plus ou moins riche selon le cas – ou parfois très appauvri en ces temps de postmodernisme.
Le bien commun est donc une notion abstraite et synthétique qui recouvre une pluralité, voire une multitude de biens d’ordres divers. Le savoir-faire acquis au long du temps dans une lignée d’artisans est un des éléments les plus précieux d’une entreprise, en comparaison duquel la tenue d’une comptabilité précise, pour utile qu’elle soit, n’est en fait qu’un instrument. Que dire du bien commun d’une nation historique, fruit des incommensurables efforts des générations successives, de toutes les expressions qui en illustrent le « génie » – l’identité, ou la vocation singulière. Que le bien commun d’un pays « policé » puisse inclure tous les éléments matériels qui rendent à tous ses habitants la vie plus aisée, les communications, l’accès aux ressources les plus diverses, dans un climat d’où la crainte est absente est sans aucun doute un bien considérable, effectivement commun. Mais que ce bien lui-même ait une finalité supérieure qui lui confère sa raison d’être, voilà qui est meilleur encore, car alors l’instrumental trouve sa légitimité – le plus humble des soldats d’une armée en guerre toute tendue vers la victoire peut s’enorgueillir de l’avoir remportée une fois celle-ci obtenue, car elle est réellement aussi proportionnellement la sienne, et c’est la participation à ce bien supérieur, même modeste, qui fonde son honneur.
La période présente a l’avantage de révéler au grand jour les ressorts véritables de la modernité, entre autres en matière politique. Le bien commun n’y a pas sa place, sinon par le biais d’une récupération dans le cadre dévoyé de l’écologisme, ou de la conservation du patrimoine, non moins ambiguë. Le bien commun a suivi le sort de la communauté, concept plus délaissé encore car difficilement compatible avec l’idée d’un pacte social consenti par des individus indépendants trouvant utile de s’associer sur le critère du profit mutuel. On lui a préféré celui de société, et parler d’intérêts communs ou d’utilité commune. L’intérêt commun est au demeurant une notion réaliste, qui permet des alliances de toutes sortes, mais qui n’engage pas au-delà des contreparties dûment évaluées, c’est-à-dire au-delà des obligations de la justice commutative. Traités, accords d’association, contrats commerciaux…, d’innombrables actes relèvent de cette catégorie, légitime assurément mais non directement productrice d’unité sociale. L’échange utilitaire, marchand, diplomatique ou autre, présuppose évidemment le contact, mais sans pour autant engendrer l’amitié, bien qu’il puisse indirectement parfois créer une occasion d’établir des relations non intéressées, se traduisant en conversations sur la vie quotidienne, en partage de préoccupations, permettant ainsi de se soutenir mutuellement le moral en temps de crise, et ainsi de suite ; mais comme tel il ne produit pas de lien social proprement dit. C’est d’ailleurs pourquoi l’hypermarché de masse ou le commerce par Internet ignore la plus value humaine apportée par la petite épicerie de quartier : l’échange utilitaire y apparaît à l’état brut, avec tous ses travers, et des deux côtés, torrents de publicité pour attirer le client, et zapping du consommateur à la recherche du meilleur rapport qualité/ prix. Réduire la sociabilité humaine à des relations d’intérêt mutuel est un appauvrissement singulier, dans la mesure où la finalité du rapport social est dans tous les cas le bien strictement privé de chaque contractant, non l’enrichissement de tous. Le transfert croisé de deux biens privés ne fait pas un bien commun.
Le langage étant très labile, il peut arriver que l’on qualifie d’intérêts ce que l’on devrait nommer des biens, surtout lorsqu’il s’agit de réalités de l’esprit. Il n’empêche qu’au-delà des termes, les ensembles politiques modernes sont réputés constitués par voie de contrat social sur la base d’intérêts partagés par leurs membres. Telle est la philosophie générale de la modernité, quel que soit le type de société considéré, du couple à l’entité supra-étatique. Cette conception, longtemps masquée par la persistance des mentalités communautaires du passé, souvent exploitées à des fins idéologiques, tend aujourd’hui à coïncider avec la réalité, même si c’est toujours imparfaitement. Or, dans ce processus, que l’on peut interpréter comme une désagrégation du bien commun des nations et des groupements humains qui les composent, tout s’organise de telle sorte que disparaissent les liens autres que ceux fondés sur les intérêts concourant entre individus en un temps et un lieu donnés, sans référence à quelque appartenance qui n’émanerait pas de leur libre choix – du moins en théorie, puisque ces choix sont par ailleurs conditionnés comme ils ne l’ont jamais été. C’est ainsi que la citoyenneté est désormais vidée complètement de son sens, coupée de tout lien avec un territoire, une culture, une identité historique, pour se transformer en une sorte de relation purement administrative d’identification individuelle assurant la reconnaissance de certains « droits ». On peut dire que des droits de l’homme et du citoyen, ce sont les premiers qui ont aujourd’hui le monopole, les seconds ayant perdu toute pertinence et terminé au musée imaginaire de la période révolutionnaire. L’utilitarisme du « donnant-donnant » convient mieux à la conception hypermoderne d’une société d’individus que la conscience collective d’une communauté de destin forte de son identité historique et de sa volonté de se survivre.

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